Francis blog

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dimanche, 18 novembre 2012

La photo du mois

Katmandou Népal enfants mendiants
Katmandou, Népal.
© Francis Deport

vendredi, 16 novembre 2012

L'hiver

rembrandt_zittend_naakt.jpg
Merd’ ! V’là l’Hiver et ses dur’tés,
V’là l’ moment de n’ pus s’ mettre à poils :
V’là qu’ ceuss’ qui tienn’nt la queue d’ la poêle
Dans l’ Midi vont s’ carapater !

V’là l’ temps ousque jusqu’en Hanovre
Et d’ Gibraltar au cap Gris-Nez,
Les Borgeois, l’ soir, vont plaind’ les Pauvres
Au coin du feu... après dîner !

Et v’là l’ temps ousque dans la Presse,
Entre un ou deux lanc’ments d’ putains,
On va r’découvrir la Détresse,
La Purée et les Purotains !

Les jornaux, mêm’ ceuss’ qu’a d’ la guigne,
À côté d’artiqu’s festoyants
Vont êt’ pleins d’appels larmoyants,
Pleins d’ sanglots... à trois sous la ligne !

Merd’, v’là l’Hiver, l’Emp’reur de Chine
S’ fait flauper par les Japonais !
Merd’ ! v’là l’Hiver ! Maam’ Sév’rine
Va rouvrir tous ses robinets !

C’ qui va s’en évader des larmes !
C’ qui va en couler d’ la piquié !
Plaind’ les Pauvr’s c’est comm’ vendr’ ses charmes
C’est un vrai commerce, un méquier !

Ah ! c’est qu’on est pas muff en France,
On n’ s’occupe que des malheureux ;
Et dzimm et boum ! la Bienfaisance
Bat l’ tambour su’ les Ventres creux !

L’Hiver, les murs sont pleins d’affiches
Pour Fêt’s et Bals de charité,
Car pour nous s’courir, eul’ mond’ riche
Faut qu’y gambille à not’ santé !

Sûr que c’est grâce à la Misère
Qu’on rigol’ pendant la saison ;
Dam’ ! Faut qu’y viv’nt les rastaqoères
Et faut ben qu’y r’dor’nt leurs blasons !

Et faut ben qu’ ceux d’ la Politique
Y s’ gagn’nt eun’ popularité !
Or, pour ça, l’ moyen l’ pus pratique
C’est d’ chialer su’ la Pauvreté.

Moi, je m’ dirai : « Quiens, gn’a du bon ! »
L’ jour où j’ verrai les Socialisses
Avec leurs z’amis Royalisses
Tomber d’ faim dans l’ Palais-Bourbon.

Car tout l’ mond’ parl’ de Pauvreté
D’eun’ magnèr’ magnifique et ample,
Vrai de vrai y a d’ quoi en roter,
Mais personn’ veut prêcher d’exemple !

Ainsi, r’gardez les Empoyés
(Ceux d’ l’Assistance évidemment)
Qui n’assistent qu’aux enterr’ments
Des Pauvr’s qui paient pas leur loyer !

Et pis contemplons les Artisses,
Peint’s, poèt’s ou écrivains,
Car ceuss qui font des sujets trisses
Nag’nt dans la gloire et les bons vins !

Pour euss, les Pauvr’s, c’est eun’ bath chose,
Un filon, eun’ mine à boulots ;
Ça s’ met en dram’s, en vers, en prose,
Et ça fait fair’ de chouett’s tableaux !

Oui, j’ai r’marqué, mais j’ai p’têt’ tort,
Qu’ les ceuss qui s’ font « nos interprètes »
En geignant su’ not’ triste sort
S’arr’tir’nt tous après fortun’ faite !

Ainsi, t’nez, en littérature
Nous avons not’ Victor Hugo
Qui a tiré des mendigots
D’ quoi caser sa progéniture !

Oh ! c’lui-là, vrai, à lui l’ pompon !
Quand j’ pens’ que, malgré ses meillons,
Y s’ fit ballader les rognons
Du Bois d’ Boulogn’ au Panthéon

Dans l’ corbillard des « Misérables »
Enguirlandé d’ Beni-Bouff’-Tout
Et d’ vieux birb’s à barb’s vénérables...
J’ai idée qu’y s’a foutu d’ nous.

Et gn’a pas qu’ lui ; t’nez Jean Rich’pin
En plaignant les « Gueux » fit fortune.
F’ra rien chaud quand j’ bouffrai d’ son pain
Ou qu’y m’ laiss’ra l’ taper d’eun’ thune.

Ben pis Mirbeau et pis Zola
Y z’ont « plaint les Pauvres » dans des livres,
Aussi, c’ que ça les aide à vivre
De l’une à l’aute Saint-Nicolas !

Même qu’Émile avait eun’ bedaine
À décourager les cochons
Et qu’ lui, son ventre et ses nichons
N’ passaient pus par l’av’nue Trudaine.

Alorss, honteux, qu’a fait Zola ?
Pour continuer à plaindr’ not’ sort
Y s’a changé en harang-saur
Et déguisé en échalas. (1)

Ben en peintur’, gn’y a z’un troupeau
De peintr’s qui gagn’nt la forte somme
À nous peind’ pus tocs que nous sommes :
Les poux aussi viv’nt de not’ peau !

Allez ! tout c’ mond’ là s’ fait pas d’ bile,
C’est des bons typ’s, des rigolos,
Qui pinc’nt eun’ lyre à crocodiles
Faite ed’ nos trip’s et d’ nos boïaux !

L’en faut, des Pauvr’s, c’est nécessaire,
Afin qu’ tout un chacun s’exerce,
Car si y gn’ aurait pus d’ misère
Ça pourrait ben ruiner l’ Commerce.

Ben, j’ vas vous dir’ mon sentiment :
C’est un peu trop d’hypocrisie,
Et plaindr’ les Pauvr’s, assurément
Ça rapport’ pus qu’ la Poésie :

Je l’ prouv’, c’est du pain assuré ;
Et quant aux Pauvr’s, y n’ont qu’à s’ taire.
L’ jour où gn’ en aurait pus su’ Terre,
Bien des gens s’raient dans la Purée !

Mais Jésus mêm’ l’a promulgué,
Paraît qu’y aura toujours d’ la dèche
Et paraît qu’y a quèt’ chos’ qu’ empêche
Qu’un jour la Vie a soye pus gaie.

Soit ! — Mais, moi, j’ vas sortir d’ mon antre
Avec le Cœur et l’Estomac
Pleins d’ soupirs... et d’ fumée d’ tabac.
(Gn’a pas d’ quoi fair’ la dans’ du ventre !)

J’en ai ma claqu’, moi, à la fin,
Des « P’tits carnets » et des chroniques
Qu’on r’trouv’ dans les poch’s ironiques
Des gas qui s’ laiss’nt mourir de faim !

J’en ai soupé de n’ pas briffer
Et d’êt’ de ceuss’ assez... pantoufles
Pour infuser dans la mistoufle
Quand... gn’a des moyens d’ s’arrbiffer.

Gn’a trop longtemps que j’ me balade
La nuit, le jour, sans toit, sans rien ;
(L’excès même ed’ ma marmelade
A fait s’ trotter mon Ang’ gardien !)

(Oh ! il a bien fait d’ me plaquer :
Toujours d’ la faim, du froid, d’ la fange,
Toujours dehors, gn’a d’ quoi claquer ;
Faut pas y en vouloir à c’t’ Ange !)

Eh donc ! tout seul, j’ lèv’ mon drapeau ;
Va falloir tâcher d’êt’ sincère
En disant l’ vrai coup d’ la Misère,
Au moins, j’aurai payé d’ ma peau !

Et souffrant pis qu’ les malheureux
Parc’ que pus sensible et nerveux
Je peux pas m’ faire à supporter
Mes douleurs et ma Pauvreté.

Au lieu de plaind’ les Purotains
J’ m’en vas m’ foute à les engueuler,
Ou mieux les fair’ débagouler,
Histoir’ d’embêter les Rupins.

Oh ! ça n’ s’ra pas comm’ les vidés
Qui, bien nourris, parl’nt de nos loques,
Ah ! faut qu’ j’écriv’ mes « Soliloques » ;
Moi aussi, j’en ai des Idées !

Je veux pus êt’ des Écrasés,
D’ la Mufflerie contemporaine ;
J’ vas dir’ les maux, les pleurs, les haines
D’ ceuss’ qui s’appell’nt « Civilisés » !

Et au milieu d’ leur balthasar
J’ vas surgir, moi (comm’ par hasard),
Et fair’ luire aux yeux effarés
Mon p’tit « Mané, Thécel, Pharès ! »

Et qu’on m’ tue ou qu’ j’aille en prison,
J’ m’en fous, j’ n’ connais pus d’ contraintes :
J’ suis l’Homme Modern’, qui pouss’ sa plainte,
Et vous savez ben qu’ j’ai raison !

Jehan Rictus
Les Soliloques du Pauvre

(1) Note de l’Auteur. — À l’époque où ce poème fut écrit, Émile Zola, qui était affligé d’une obésité considérable, suivit un traitement qui le réduisit à rien.

samedi, 15 septembre 2012

Nécessités et limites de l’anticléricalisme

Durant des siècles, et encore aujourd’hui dans de nombreux pays (voir l'actualité permanente), des clergés ont exercé (exercent) leur pouvoir sur la société.
L’anticléricalisme, naturellement, est l’expression logique d’une protestation radicale aux abus de pouvoir exercés par les clercs, moines, imams, rabbins, brâhmanes...

Ainsi, en France, pendant tout le 19ème siècle et au début du 20ème, l’anticléricalisme fut un phénomène populaire et quotidien qui s'exprimait par la satire et la caricature.

écrasons l'infâme
illustration pour « Ecrasons l’infâme ! », hymne des libres penseurs
diffusé par « La république anticléricale » dans les années 1880

Mais l'anticléricalisme vient de plus loin.
Ainsi le Carnaval (en italien "enlever la chair") fut une des premières manifestations populaires anticléricales.
Il commençait dans les jours qui précédaient le mercredi des cendres, avant quarante jours de recueillement et de carence (le carême).
En Espagne, lors du carnaval on enterrait un cochon ouvert. Au cours des siècles «cerdina» (porc) est devenu «Sardina» (sardine). On fête encore aujourd'hui, "l'enterrement de la sardine" (célèbre tableau de Goya).

L’anticléricalisme des siècles passés ne faisait pas dans la demi-mesure. Si les slogans tel "A bas la calotte" avaient le mérite d'être simples et percutants, la confusion entre critique d'une politique cléricale et irrespect des personnes était fréquente et les termes employés souvent péremptoires, emprunts d'agressivité et de vulgarité (voir, par exemple, ci-dessous la Marseillaise de l'ineffable Léo Taxil).

L'anticléricalisme avait aussi une faiblesse de fond, une faible analyse théorique. Appuyé sur une critique justifiée mais systématique de la religion, il se définissait essentiellement "contre", en confondant la croyance et l'institution. Travers dans lequel le concept actuel de laïcité se garde, la plupart du temps (?), de tomber.

"La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances."
Tels sont les termes de l'article 2 de la constitution de 1958.
La République "connaît" donc les religions, mais ne les "reconnaît" pas.
Principe essentiel, qui reste à défendre, y compris face à ceux qui veulent, au nom d'une lecture erronée des sourates (salafistes attardés), interdire aux femmes le droit à vivre à visage découvert.

République à visage découvert

L'anticléricalisme, quand il ne tend pas vers le fétichisme, est nécessaire mais doit être sans cesse réinventé.
Calquer sur notre époque un anticléricalisme de style fin 19ème - début 20ème siècle serait bien sur stupide.
Il est aujourd'hui encore une riposte idéologiquement limitée, insuffisante, mais cependant nécessaire.
Exemple : tentative "d'actualisation" de la loi de 1905 ou émergence de la "notion" de laïcité positive (il faut toujours se méfier des adjectifs) par l'ex président de la République, appuyé comme il se doit par le Vatican (les religions seraient désormais "reconnues" par la République).

L'anticléricalisme, ce "séculaire combat de l'humanisme laïque" (Régis Debray) doit encore et toujours riposter.
En n'oubliant pas la lutte contre "l’emprise" sur la société de cet autre clergé, la sphère polico-médiatique.

soutane.jpg


A lire, ci-dessous la Marseillaise anticléricale et la chanson de Montéhus.
Marseillaise anticléricale par Léo Taxil * (1854 - 1907)


- 1 -

Allons ! Fils de la République,
Le jour du vote est arrivé !
Contre nous de la noire clique
L'oriflamme ignoble est levé. (bis)
Entendez-vous tous ces infâmes
Croasser leurs stupides chants ?
Ils voudraient encore, les brigands,
Salir nos enfants et nos femmes !

Refrain

Aux urnes, citoyens, contre les cléricaux !
Votons, votons et que nos voix
Dispersent les corbeaux !

- 2 -

Que veut cette maudite engeance,
Cette canaille à jupon noir ?
Elle veut étouffer la France
sous la calotte et l'éteignoir ! (bis)
Mais de nos bulletins de vote
Nous accablerons ces gredins,
Et les voix de tous les scrutins
Leur crieront : A bas la calotte !

- 3 -

Quoi ! Ces curés et leurs vicaires
Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! Ces assassins de nos pères
Seraient un jour nos meurtriers ! (bis)
Car ces cafards, de vile race,
Sont nés pour être inquisiteurs...
A la porte, les imposteurs !
Place à la République ! Place !

- 4 -

Tremblez, coquins ! Cachez-vous, traitres !
Disparaissez loin de nos yeux !
Le Peuple ne veux plus des prêtres,
Patrie et Loi, voilà ses dieux (bis)
Assez de vos pratiques niaises !
Les vices sont vos qualités.
Vous réclamez des libertés ?
Il n'en est pas pour les punaises !

- 5 -

Citoyens, punissons les crimes
De ces immondes calotins,
N'ayons pitié que des victimes
Que la foi transforme en crétins (bis)
Mais les voleurs, les hypocrites,
Mais les gros moines fainéants,
Mais les escrocs, les charlatans...
Pas de pitié pour les jésuites !

- 6 -

Que la haine de l'imposture
Inspire nos votes vengeurs !
Expulsons l'horrible tonsure,
Hors de France, les malfaiteurs ! (bis)
Formons l'union radicale,
Allons au scrutin le front haut :
Pour sauver le pays il faut
Une chambre anticléricale.


* Léo Taxil s'appelait Marie Joseph Gabriel Antoine Jogand-Pagès.

Chanson de Montéhus * (1872-1952), sur l’air de l’Internationale.

- 1 -

Contre les vendeurs de bêtises,
Contre ceux qui faussent le cerveau,
Contre les tenanciers de l’Eglise,
De la raison levons le drapeau.
Au lieu d’ bâtir des cathédrales.
Et d’ faire des chapelles pour Jésus,
Nous voulons, chose plus idéale,
Faire des gîtes pour les pieds nus.

Refrain :

C’est la chute finale
De tous les calotins,
L’anticléricale
Voilà notre refrain.
C’est la chute finale,
De tous les f... tiens,
L’anticléricale
Fera le mond’ païen (bis)

- 2 -

Assez de messes et de prières,
Nous ne somm’s plus des résignés
Vous n’apaiserez pas nos colères,
Vous avez fini de régner.
Nous ne serons plus vos victimes,
La lumière a frappé nos yeux,
Et nous avons vu tous vos crimes,
Band’ de jésuites, marchands d’ bons dieux.

Refrain

- 3 -

Nous ne voulons ni Dieu, ni prêtres,
Plus d’ prejugés, plus d’religion,
La raison doit guider les êtres,
Hors de tout’s les superstitions.
Des cerveaux, c’est la délivrance,
Des esprits, la tranquillité,
Et c’est la fin de l’ignorance,
Dans les ténèbres,c’est la clarté.

Refrain

- 4 -

Vous êt’s les enn’mis de la science,
Vous êt’s les enn’mis du genre humain,
Vous n’avez ni coeur ni conscience,
Vous n’aimez qu’une chose : le butin.
Nous démolirons vos bastilles,
Ces geôl’s que l’on appelle couvents,
Hors du monde, les noires guenilles,
Vous avez vécu trop longtemps.

Refrain

- 5 -

Eh ! oui, nous ferons taire vos cloches,
Nous ferons sauter vos verrous,
Afin de faire vider vos poches,
A vous, syndicat de filous.
Pendant qu’le peuple dans la misère,
Reste sans pain, sans gîte, sans feu,
Vous entassez, band’ de vipères,
L’argent volé aux malheureux.

Refrain

- 6 -

Vous pouvez sortir vos bannières,
Crier à la profanation,
C’est pour l’humanité entière,
Qu’nous vouons votre abolition.
Pour fêter la chute finale,
Nous prendrons à vos cardinaux
Leur robe rouge et la Sociale
S’en fera de jolis drapeaux.

* Né Paris le 9 juillet 1872, il s'appelait Gaston Mordachée Brunschwig, était l'aîné d'une famille de 22 enfants et a débuté dans la chanson à 12 ans (sous le nom de Montéhus). Ill publia sa première chanson, "Au camarade du 153e", en 1897, à Châlons-sur-Marne.

samedi, 8 septembre 2012

Dérouillage des gambettes (2)

Peclet_polset

Randonnée dans le massif de la Vanoise près de Pralognan la Vanoise, refuge de Péclet Polset.
Photo prise par Eric M.

mercredi, 5 septembre 2012

Dérouiller les gambettes

tour de Sulens
Randonnée pédestre au petit matin autour de la montagne de Sulens, massif des Bauges (Haute-Savoie).
Pour les connaisseurs, de gauche à droite, la dent de Cons, le Pécloz, la Sambuy, l'Arcalod, le Trélod.

vendredi, 31 août 2012

Quelqu'un m'a dit

Comme la période ne se prête guère au rire, je vous propose de voir ou revoir cette merveilleuse parodie de la chanson de Carla Bruni "quelqu'un m'a dit" interprétée par Michel Fau lors de la soirée des Molières 2011. Un régal.



vendredi, 10 août 2012

Monsieur Eléphant



Monsieur et cher éléphant,

Vous vous demanderez sans doute en lisant cette lettre ce qui a pu inciter à l’écrire un spécimen zoologique si profondément soucieux de l’avenir de sa propre espèce. L’instinct de conservation, tel est, bien sûr ce motif. Depuis fort longtemps déjà, j’ai le sentiment que nos destins sont liés. En ces jours périlleux « d’équilibre par la terreur », de massacres et de calculs savants sur le nombre d’humains qui survivront à un holocauste nucléaire, il n’est que trop naturel que mes pensées se tournent vers vous.
À mes yeux, monsieur et cher éléphant, vous représentez à la perfection tout ce qui est aujourd’hui menacé d’extinction au nom du progrès, de l’efficacité, du matérialisme intégral, d’une idéologie ou même de la raison car un certain usage abstrait et inhumain de la raison et de la logique se fait de plus en plus le complice de notre folie meurtrière. Il semble évident aujourd’hui que nous nous sommes comportés tout simplement envers d’autres espèces, et la vôtre en particulier, comme nous sommes sur le point de le faire envers nous-mêmes.
C’est dans une chambre d’enfant, il y a près d’un demi-siècle, que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Nous avons pendant des années partagé le même lit et je ne m’endormais jamais sans embrasser votre trompe, sans ensuite vous serrer fort dans mes bras jusqu’au jour où ma mère vous emporta en disant, non sans un certain manque de logique, que j’étais désormais un trop grand garçon pour jouer avec un éléphant. Il se trouvera sans doute des psychologues pour prétendre que ma « fixation » sur les éléphants remonte à cette pénible séparation, et que mon désir de partager votre compagnie est en fait une forme de nostalgie à l’égard de mon enfance et de mon innocence perdues. Et il est bien vrai que vous représentez à mes yeux un symbole de pureté et un rêve naïf, celui d’un monde où l’homme et la bête vivraient pacifiquement ensemble.
Des années plus tard, quelque part au Soudan, nous nous sommes de nouveau rencontrés. Je revenais d’une mission de bombardement au-dessus de Éthiopie et fis atterrir mon avion en piteux état au sud de Khartoum, sur la rive occidentale du Nil. J’ai marché pendant trois jours avant de trouver de l’eau et de boire, ce que j’ai payé ensuite par une typhoïde qui a failli me coûter la vie. Vous m’êtes apparu au travers de quelques maigres caroubiers et je me suis d’abord cru victime d’une hallucination. Car vous étiez rouge, d’un rouge sombre, de la trompe à la queue, et la vue d’un éléphant rouge en train de ronronner assis sur son postérieur, me fit dresser les cheveux sur la tête. Hé oui ! vous ronronniez, j’ai appris depuis lors que ce grondement profond est chez vous un signe de satisfaction, ce qui me laisse supposer que l’écorce de l’arbre que vous mangiez était particulièrement délicieuse.
Il me fallut quelque temps pour comprendre que si vous étiez rouge, c’est parce que vous vous étiez vautré dans la boue, ce qui voulait dire qu’il y avait de l’eau à proximité. J’avançai doucement et à ce moment vous vous êtes aperçu de ma présence. Vous avez redressé vos oreilles et votre tête parut alors tripler de volume, tandis que votre corps, semblable à une montagne disparaissait derrière cette voilure soudain hissée. Entre vous et moi, la distance n’excédait pas vingt mètres, et non seulement je pus voir vos yeux, mais je fus très sensible à votre regard qui m’atteignit si je puis dire, comme un direct à l’estomac. Il était trop tard pour songer à fuir. Et puis, dans l’état d’épuisement où je me trouvais, la fièvre et la soif l’emportèrent sur ma peur. Je renonçai à la lutte. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises pendant la guerre : je fermais tes yeux, attendant la mort, ce qui m’a valu chaque fois une décoration et une réputation de courage.
Quand j’ouvris de nouveau les yeux, vous dormiez. J’imagine que vous ne m’aviez pas vu ou pire vous m’aviez accordé un simple coup d’œil avant d’être gagné par le sommeil. Quoi qu’il en soit, vous étiez là ; la trompe molle, les oreilles affaissées, les paupières abaissées et, je m’en souviens, mes yeux s’emplirent de larmes. Je fus saisi du désir presque irrésistible de m’approcher de vous, de presser votre trompe contre moi, de me serrer contre le cuir de votre peau et puis là, bien à l’abri, de m’endormir paisiblement. Une impression des plus étranges m’envahit. C’était ma mère, je le savais, qui vous avait envoyé. Elle s’était enfin laissée fléchir et vous m’étiez restitué. Je fis un pas dans votre direction, puis un autre... Pour un homme aussi profondément épuisé que j’étais en ce moment-là, il se dégageait de votre masse énorme, pareille à un roc, quelque chose d’étrangement rassurant. J’étais convaincu que si je parvenais à vous toucher, à vous caresser, à m’appuyer contre vous, vous alliez me communiquer un peu de votre force vitale. C’était l’une de ces heures où un homme a besoin de tant d’énergie, de tant de force qu’il lui arrive même de faire appel à Dieu. Je n’ai jamais été capable de lever mon regard aussi haut, je me suis toujours arrêté aux éléphants. J’étais tout près de vous quand je fis un faux pas et tombai. C’est alors que la terre trembla sous moi et le boucan le plus effroyable que produiraient mille ânes en train de braire à l’unisson réduisit mon coeur à l’état de sauterelle captive. En fait, je hurlais, moi aussi et dans mes rugissements il y avait toute la force terrible d’un bébé de deux mois. Aussitôt après, je dus battre sans cesser de glapir de terreur, tous les records des lapins de course. Il semblait bel et bien qu’une partie de votre puissance se fût infusée en moi, car jamais homme à demi-mort n’est revenu plus rapidement à la vie pour détaler aussi vite En fait, nous fuyions tous les deux mais en sens contraires. Nous nous éloignions l’un de l’autre, vous en barrissant, moi en glapissant, et comme j’avais besoin de toute mon énergie, il n’était pas question pour moi de chercher à contrôler tous mes muscles. mais passons là-dessus, si vous le voulez bien. Et puis, quoi, un acte de bravoure a parfois de ces petites répercussions physiologiques. Après tout, n’avais-je pas fait peur à un éléphant ?
Nous ne nous sommes plus jamais rencontrés et pourtant dans notre existence frustrée, limitée, contrôlée, répertoriée, comprimée, l’écho de votre marche irrésistible, foudroyante, à travers les vastes espaces de l’Afrique, ne cesse de me parvenir et il éveille en moi un besoin confus. Il résonne triomphalement comme la fin de la soumission et de la servitude, comme un écho de cette liberté infinie qui hante notre âme depuis qu’elle fut opprimée pour la première fois. J’espère que vous n’y verrez pas un manque de respect si je vous avoue que votre taille, votre force et votre ardente aspiration à une existence sans entrave vous rendent évidemment tout à fait anachronique. Aussi vous considère-t-on comme incompatible avec l’époque actuelle. Mais à tous ceux parmi nous qu’éc¦urent nos villes polluées et nos pensées plus polluées encore, votre colossale présence, votre survie, contre vents et marées, agissent comme un message rassurant. Tout n’est pas encore perdu, le dernier espoir de liberté ne s’est pas encore complètement évanoui de cette terre, et qui sait ? si nous cessons de détruire les éléphants et les empêchons de disparaître, peut-être réussirons-nous également à protéger notre propre espèce contre nos entreprises d’extermination.
Si l’homme se montre capable de respect envers la vie sous la forme la plus formidable et la plus encombrante - allons, allons, ne secouez pas vos oreilles et ne levez pas votre trompe avec colère, je n’avais pas l’intention de vous froisser - alors demeure une chance pour que la Chine ne soit pas l’annonce de l’avenir qui nous attend, mais pour que l’individu, cet autre monstre préhistorique encombrant et maladroit, parvienne d’une manière ou d’une autre à survivre.
Il y a des années, j’ai rencontré un Français qui s’était consacré, corps et âme, à la sauvegarde de l’éléphant d’Afrique. Quelque part, sur la mer verdoyante, houleuse, de ce qui portait alors le nom de territoire du Tchad, sous les étoiles qui semblent toujours briller avec plus d’éclat lorsque la voix d’un homme parvient à s’élever plus haut que sa solitude, il me dit : "Les chiens, ce n’est plus suffisant. Les gens ne se sont jamais sentis plus perdus, plus solitaires qu’aujourd’hui, il leur faut de la compagnie, une amitié plus puissante, plus sûre que toutes celles que nous avons connues. Quelque chose qui puisse réellement tenir le coup. Les chiens, ce n’est plus assez. Ce qu’il nous faut, ce sont les éléphants". Et qui sait ? Il nous faudra peut-être chercher un compagnonnage infiniment plus important, plus puissant encore...
Je devine presque une lueur ironique dans vos yeux à la lecture de ma lettre. Et sans doute dressez-vous les oreilles par méfiance profonde envers toute rumeur qui vient de l’homme. Vous a-t-on jamais dit que votre oreille a presque exactement la forme du continent africain ? Votre masse grise semblable à un roc possède jusqu’à la couleur et l’aspect de la terre, notre mère. Vos cils ont quelque chose d’inconnu qui fait presque penser à ceux d’une fillette, tandis que votre postérieur ressemble à celui d’un chiot monstrueux. Au cours de milliers d’années, on vous a chassé pour votre viande et. votre ivoire, mais c’est l’homme civilisé qui a eu l’idée de vous tuer pour son plaisir et faire de vous un trophée. Tout ce qu’il y a en nous d’effroi, de frustration, de faiblesse et d’incertitude semble trouver quelque réconfort névrotique à tuer la plus puissante de toutes les créatures terrestres. Cet acte gratuit nous procure ce genre d’assurance « virile » qui jette une lumière étrange sur la nature de notre virilité.
Il y a des gens qui, bien sûr, affirment que vous ne servez à rien, que vous ruinez les récoltes dans un pays où sévit la famine, que l’humanité a déjà assez de problèmes de survie dont elle doit s’occuper sans aller encore se charger de celui des éléphants. En fait, ils soutiennent que vous êtes un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre.
C’est exactement le genre d’ arguments qu’utilisent les régimes totalitaires, de Staline à Mao, en passant par Hitler, pour démontrer qu’une société vraiment rationnelle ne peut se permettre le luxe de la liberté individuelle. Les droits de l’homme sont, eux aussi, des espèces d’éléphants. Le droit d’être d’un avis contraire, de penser librement, le droit de résister au pouvoir et de le contester, ce sont là des valeurs qu’on peut très facilement juguler et réprimer au nom du rendement, de l’efficacité, des « intérêts supérieurs » et du rationalisme intégral.
Dans un camp de concentration en Allemagne, au cours de la dernière guerre mondiale, vous avez joués, monsieur et cher éléphant, un rôle de sauveteur. Bouclés derrière les barbelés, mes amis pensaient aux troupeaux d’éléphants qui parcouraient avec un bruit de tonnerre les plaines sans fin de l’Afrique et l’image de cette liberté vivante et irrésistible aida ces concentrationnaires à survivre. Si le monde ne peut plus s’offrir le luxe de cette beauté naturelle, c’est qu’il ne tardera pas à succomber à sa propre laideur et qu’elle le détruira... Pour moi, je sens profondément que le sort de l’homme, et sa dignité, sont en jeu chaque fois que nos splendeurs naturelles, océans, forêts ou éléphants, sont menacées de destruction.
Demeurer humain semble parfois une tache presque accablante ; et pourtant, il nous faut prendre sur nos épaules an cours de notre marche éreintante vers l’inconnu un poids supplémentaire : celui des éléphants. Il n’est pas douteux qu’au nom d’un rationalisme absolu il faudrait vous détruire, afin de nous permettre d’occuper toute la place sur cette planète surpeuplée. Il n’est pas douteux non plus que votre disparition signifiera le commencement d’un monde entièrement fait pour l’homme. Mais laissez-moi vous dire ceci, mon vieil ami : dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’homme. Tout ce qui restera de nous, ce seront des robots. Nous ne réussirons jamais à faire de nous entièrement notre propre œuvre. Nous sommes condamnés pour toujours à dépendre d’un mystère que ni la logique ni l’imagination ne peuvent pénétrer et votre présence parmi nous évoque une puissance créatrice dont on ne peut rendre compte en des termes scientifiques ou rationnels, mais seulement en termes où entrent teneur, espoir et nostalgie. Vous êtes notre dernière innocence.
Je ne sais que trop bien qu’en prenant votre parti - mais n’est-ce pas tout simplement le mien ? - je serai immanquablement qualifié de conservateur, voire de réactionnaire, « monstre » appartenant à une autre évoque préhistorique : celle du libéralisme. J’accepte volontiers cette étiquette en un temps où le nouveau maître à penser de la jeunesse française, le philosophe Michel Foucault, annonce que ce n’est pas seulement Dieu qui est mort disparu à jamais, mais l’Homme lui-même, l’Homme et l’Humanisme.
C’est ainsi, monsieur et cher éléphant, que nous nous trouvons, vous et moi, sur le même bateau, poussé vers l’oubli par le même vent puissant du rationalisme absolu. Dans une société, vraiment matérialiste et réaliste, poètes, écrivains, artistes, rêveurs et éléphants ne sont plus que des gêneurs. Je me souviens d’une vieille mélopée que chantaient des piroguiers du fleuve Chari en Afrique centrale.
Nous tuerons le grand éléphant
Nous mangerons le grand éléphant
Nous entrerons dans son ventre
Mangerons son coeur et son foie...
(..) Croyez-moi votre ami bien dévoué.

Romain Gary - Le figaro Littéraire, Mars 1968.

mercredi, 8 août 2012

Réponse à Monseigneur « Vingt-quatre moins Un »

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Il se nomme "Vingt-trois", c'est moi qui ai décidé de le nommer "vingt-quatre moins Un". Il a récemment pris position contre le mariage gay et a demandé qu'une prière soit dite en ce sens lors des célébrations du 15 août.
Réponse sous forme d'un pastiche du texte de Pascal Bruckner dans «l’Euphorie perpétuelle» Poche 15230 – p. 81.
«Ceux-là entre deux voies choisissent toujours la pire et disposent d'un talent inouï pour se fourrer dans tous les guépiers. Partent-ils en croisade contre les tendances de la chair ? C'est immédiatement pour se faire flageller, et déclencher la stupeur partout à la ronde. Chaque fête carillonnée, chaque jour férié les trouvent amers, dépités comme s'ils se sentaient personnellement insultés par le bonheur de ceux qui s’aiment. Ils déploient une ingéniosité folle à rater toutes leurs déclarations sur la sexualité de leurs contemporains, et se font rembarrer avec une constance et un taux de réussite qui forcent l'admiration. Leur stabilité dans la réprimande les conduit parfois au lynchage médiatique qui les conforte dans l'idée de leur prédestination. Ils enchaînent les condamnations avec un automatisme qui déclenche le rire, un peu comme ces malades qui collectionnent les pathologies les plus atroces au point d'être à eux seuls une anthologie de la morbidité. Artisans passionnés de leur propre désastre, ils mettent un raffinement dans l'exposition du détail croustillant qui ressortit presque à l'orfèvrerie.
Névrose d'échec ? Ça n'est pas certain. Car l’évêque, en malheureux chronique, vise comme chacun de nous à être reconnu; et l’anathème est la seule signature qu'il puisse apposer sur le monde. Il a acquis de haute lutte le droit de dire du mal de la volupté amoureuse, et elle le lui rend bien ! Ce pauvre prélat n'est à l'aise que dans la frustration : la bonne nouvelle d’une vie sauvée par un préservatif le plongerait dans la confusion. Au contraire de la plupart d'entre nous, qui alternons bons et mauvais moments, sa constance dans la poisse le comble d'un orgueil paradoxal, le désigne discrètement comme un élu. Il est déchu du plaisir peut-être, mais du fond de sa solitude, il siège sur un trône magnifique : le trône des réprouvés.
»

En collaboration avec C.M.

lundi, 30 juillet 2012

Incipit

Kérouac
J’ai rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père… Je venais de me remettre d’une grave maladie que je ne raconterai pas en détail, sauf à dire qu’elle était liée à la mort de mon père, justement, et à ce sentiment affreux que tout était mort. Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. Avant, j’avais toujours rêvé d’aller vers l’Ouest, de voir le pays, j’avais toujours fait de vagues projets, mais sans jamais démarrer, quoi, ce qui s’appelle démarrer. Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route, en 1926, pendant que ses parents traversaient Salt Lake City en bagnole pour aller à Los Angeles. La première fois que j’ai entendu parler de lui, c’était par Hal Chase, qui m’avait montré quelques lettres écrites par lui depuis une maison de correction, dans le Colorado. Ces lettres m’avaient passionné, parce qu’elles demandaient à Hal avec une naïveté attendrissante de tout lui apprendre sur Nietzsche et tous ces trucs intellectuels fabuleux, pour lesquels il était si justement célèbre. À un moment, Allen Ginsberg et moi, onavait parlé de ces lettres, en se demandant si on finirait par faire la connaissance de l’étrange Neal Cassady. Ça remonte loin, à l’époque où Neal n’était pas l’homme qu’il est aujourd’hui, mais un jeune taulard, auréolé de mystère. On a appris qu’il était sorti de sa maison de correction, qu’il débarquait à New York pour la première fois de sa vie ; le bruit courait aussi qu’il avait épousé une fille de seize ans, nommée Louanne. Un jour que je traînais sur le campus de Columbia, Hal et Ed White me disent que Neal vient d’arriver, et qu’il s’est installé chez un gars nommé Bob Malkin, dans une piaule sans eau chaude, à EastHarlem, le Harlem hispano. Il était arrivé la veille au soir, et découvrait New York avec Louanne, sa nana, une chouette fille ; ils étaient descendus du Greyhound dans la 50e Rue, et ils avaient cherché un endroit où manger ; c’est comme ça qu’ils s’étaient retrouvés chez Hector, à la cafétéria que Neal considère depuis comme un haut lieu new-yorkais. Ils s’étaient payé un festin de gâteaux et de choux à la crème. Pendant ce temps, il abreuvait Louanne de discours sur le mode : « Maintenant que nous sommes à New York, chérie, même si je ne t’ai pas dit le fond de ma pensée en traversant le Missouri, et surtout quand nous sommes passés devant la maison de correction de Bonneville, qui m’a rappelé mes démêlés avec la prison, il faut absolument oublier les menus contentieux de nos problèmes-mamoureux pour envisager désormais nos projets de vie professionnelle… » etc., à sa manière, qui était celle de sa prime jeunesse. Je me pointe à la piaule sans eau chaude, avec les copains, et Neal nous ouvre en calcif. Louanne saute du lit, vite fait. Il faut croire qu’il était en train de baiser avec elle : il passait sa vie à ça.

Jack Kérouac, première page du rouleau original de "Sur la route", NRF Gallimard
Édition établie par Howard Cunnell
Préfaces de Howard Cunnell, Penny Vlagopoulos, George Mouratidis et Joshua Kupetz
Traduit de l'anglais par Josée Kamoun.

dimanche, 29 juillet 2012

Hallenouya - Hymne aux pâtes par LeFred

Une parodie savoureuse par LeFred de la larmoyante chanson Hallelujah de Léonard Cohen interprétée habituellement par Jeff Buckley ou Rufus Wainwright, c'est au choix :



Bon, je vous mets quand même la version Buckley, ci-dessous. Préparez vos mouchoirs !
Oui, je sais c'est beau quand même !



La photo du mois

babasteve
Magnifique portrait de femme du Sierra Leone réalisé par le photographe Steve Evans.
A voir également son site.


jeudi, 19 juillet 2012

Ludwig Van

Arghhhhhh ! Ludwig Van, sehr shöen und fröhlich !

Transmis par J.S.

mardi, 17 juillet 2012

Canicule

Deux étymologies sont possibles pour le mot canicule qui, je vous le rappelle, compte-tenu de la température actuelle en Anjou, en Aunis, en Saintonge signifie "époque de grande chaleur". Celle-ci (la canicule) étant censée commencer le 22 juillet et se terminer le 23 août, période pendant laquelle Sirius se lève et se couche avec le soleil (c'est ce que dit le petit Robert, un copain à moi).

C'est donc l'apparition de Sirius, étoile de la constellation du grand chien (Canis Majoris), la plus brillante du ciel après le Soleil (les éclats de la Lune, Vénus, Jupiter et Mars peuvent surpasser celui de Sirius, mais ce ne sont pas des étoiles) qui serait à l'origine du mot canicule (canicula signifiant petite chienne en latin).

Dans l’ancienne Égypte, Sirius qui a pour nom Sothis est identifiée à la déesse Isis. Son lever hélégiaque (c'est le moment où elle devient visible à l'est au-dessus de l'horizon à l'aube) coïncidait avec le solstice d’été et annonçait l’arrivée de la crue du Nil ; la constellation du chien était représentée par Anubis.



Les Romains appelaient également Sirius « Canicula ». Le terme latin Sirius est emprunté au grec et signifierait « brillant » ou « brûlant ».
"Sirius calcinait nos campagnes stériles, les plantes séchaient, le blé malade nous refusait ce qui fait vivre." Virgile, Enéide, 3, 141
Voilà pour la première étymologie possible.

Il en est une autre, qui a ma préférence.
Dans la représentation mythologique de la constellation du Grand Chien, Sirius correspond tantôt à la truffe du chien, tantôt à l’œil qui surveille la constellation du Lièvre.
Et si Sirius est l’œil du chien, l'étymologie peut alors être différente puisque chien se dit canis et oeil oculus en latin. Canis - oculus pouvant fort bien donner canicule !

A partir du 23 juillet, guettez l’œil du chien et préparez-vous à changer d'oripeaux (de aurum, or et pellis, peau.).



A visiter :

- la société d'astronomie de Rennes
- Ciel des Hommes
- NASA

- Pour les amateurs d'Harry Potter - Sirius Black

dimanche, 8 juillet 2012

Chaval











chaval saint_étienne

Celui-là est vraiment mon préféré. Je l'ai vu cent fois, il me fait toujours beaucoup rire.


mercredi, 13 juin 2012

La Maine-et-Loire

La Maine-et-Loire
En matière de féminisme, l'égalité des chances, des revenus, des conditions de travail me paraissent plus importantes que la féminisation des noms ou la disparition du mot "Mademoiselle". Je m'entends assez mal dire Madame à une adolescente de 14 ans. Mais soit, il y eut et il y a encore bien d'autres excès dans l'autre sens.
Bienvenue donc aux écrivaines, professeures et autres ingénieures. Je note cependant que ouvrier avait son féminin depuis fort longtemps. La sémantique est souvent éclairante.
La prééminence du masculin sur le féminin ne s'arrêtera pas si facilement.
Ainsi, quand il est question de dire que la pensée, la marguerite, la giroflée, la pivoine sont belles, elles le restent. Belles.
Que l'on ajoute un narcisse et tout devra être beau.
Idem avec Isabelle, Pierrette, Juliette et Gaston, qui seront irrémédiablement gentils, même si ledit Gaston l'est un peu moins que les trois autres. Et même s'il l'est tout autant que les demoiselles (dames pardon), la somme des trois gentillesses féminines pèse tout de même plus lourd. Mais Gaston reste dominant. Pourtant quand on connaît Gaston ! Je dérive, revenons au sujet.
Ainsi, les noms des départements français formés par deux termes coordonnés suivent la même règle. Ils sont de genre masculin si au moins l’un des termes qui les compose est masculin : le Lot-et-Garonne. Le Lot et la Garonne. Ou si les deux sont masculins bien sûr : Saint-Pierre et Miquelon par exemple (c'est qui ce Miquelon ?).
Et de genre féminin si les deux termes sont féminins. La Saône-et-Loire donc.
Il serait possible d'inverser la règle, mais ce n'est pas d'actualité et cela ne rendrait pas la règle plus juste.
Sauf à tricher avec la langue.
Et c'est ici que s'éclaircit l'étrangeté du titre de ce billet ; étrangeté que me fit remarquer très justement une personne, anglophone, anglophile, anglaise et française de surcroît, de mes ami(e)s. Pourquoi le Maine-et-Loire puisque la Maine coule à Angers et la Loire à Saumur. Il conviendrait donc, pour respecter la règle, de dire la Maine-et-Loire. Je vais faire une requête, dans les plus brefs délais, aux sages (des deux sexes) de l'Académie Française. Ah, mais !
Eh ! Bougez-vous les écrivaines !

PS : Gaston qui est infirmière et passionné de géographie me signale que Saint Pierre-et-Miquelon n''est plus département mais "collectivité territoriale". Quand je vous le disais ! Gaston n'est pas si gentil que cela.

jeudi, 31 mai 2012

Expo

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Le vernissage aura lieu le 8 juin à partir de 19h au 31 rue Thiers, nous vous y attendrons avec plaisir. Vous pourrez voir près de 50 images, un verre de Saumur pétillant à la main.

Alors, nous comptons sur vous le vendredi 8 juin. Mais ce n'est pas tout !
A partir du 1er juin et jusqu'à fin août, vous pourrez également voir d'autres photographies au Restaurant La Tablée, à Angers, 1 rue David D'Angers (50 mètres après la FNAC, ouvert du mardi au samedi, matin et soir, tél : 08.99.23.46.64 )

dimanche, 20 mai 2012

Le général et autre peigneuse de girafes

logoplonk Plonk et Replonk est un collectif d'artistes suisses qui se cache sous ce nom burlesque. Ils qualifient leur site d'oasis de niaiserie. Ils sont branques et talentueux, font des détournements de cartes postales, des expositions, des objets, des livres (un des plus récents a pour titre «La face cachée du Léman - mythes, légendes et sornettes») et assurent la sécurisation des nains de jardin par inclusion dans des blocs de béton.

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jeudi, 10 mai 2012

Le cru et le Q.I. *

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Birmanie - Arakan - ethnie Mun Chin ©FD


On refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit.

[...] Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les «sauvages» (ou tous ceux qu'on choisit de considérer comme tels) hors de l'humanité, est justement l'attitude la plus marquante et la plus distinctive de ces sauvages mêmes. On sait, en effet, que la notion d'humanité, englobant, sans distinction de race 1 et de civilisation, toutes les formes de l'espèce humaine, est d'apparition fort tardive et d'expansion limitée. Là même où elle semble avoir atteint son plus haut développement, il n'est nullement certain - l'histoire récente le prouve - qu'elle soit établie à l'abri des équivoques ou des régressions. Mais, pour de vastes fractions de l'espèce humaine et pendant des dizaines de millénaires, cette notion paraît être totalement absente. L'humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village ; à tel point qu'un grand nombre de populations dites primitives se désignent d'un nom qui signifie les «hommes» (ou parfois - dirons-nous avec plus de discrétion - les «bons», les «excellents», les «complets»), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus - ou même de la nature - humaines, mais sont tout au plus composés de «mauvais», de «méchants», de «singes de terre» ou d'«oeufs de pou». On va souvent jusqu'à priver l'étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un «fantôme» ou une «apparition». Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s'employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était, ou non, sujet à la putréfaction.

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d'autres formes) : c'est dans la mesure même où l'on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l'on s'identifie le plus complètement avec celles qu'on essaye de nier. En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus «sauvages» ou «barbares» de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie.

Lévi-Strauss
Race et histoire - L'ethnocentrisme p20, 21, 22 extraits - folio essais

* Bon ! Ma métonymie est approximative et un peu trop caricaturale de celle de Lévi-Strauss sur le «cuit et le cru». Cependant, le «cru» parle aussi de croyance, quant au Q.I. !

1. «à supposer, d'ailleurs, que, même sur ce terrain limité, cette notion puisse prétendre à l'objectivité ce que la génétique moderne conteste» p 10

dimanche, 8 avril 2012

La photo du mois

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Deux beaux humains parmi toutes les personnes que j'aime et qui me donnent des raisons de vivre.


mardi, 3 avril 2012

La sainte Anne de Léonard

J'ai profité d'un court passage à Paris pour aller au Louvre voir l'exposition La Sainte Anne, l'ultime chef-d'œuvre de Léonard de Vinci.
La file d'attente pour entrer sous la pyramide commençait dans la cour carrée ! Mais ce ne fut pas si terrible. En trente minutes nous étions entrés et il faisait très beau. Encore quinze minutes pour obtenir un billet et j'étais dans la place.
esquisse pour la tête de Marie
Je ne vais pas vous ébaubir en qualificatifs dithyrambiques mais l'exposition est vraiment intéressante et ce qui est donné à voir souvent très beau.
L'exposition commence par de très nombreux dessins et esquisses préparatoires de Léonardo, se continue par des copies faites dans son atelier ou plus tardivement, puis par le tableau restauré, vraiment admirable, à côté duquel est accroché le carton préparatoire.
Ce qui est assez fascinant, c'est le contraste entre les nombreuses copies et l'œuvre originale, qui vous oblige à la recherche de l'imperceptible pour comprendre ce passage de l'ordinaire à l'extraordinaire, de l'original aux copies.
La question se pose encore devant la Joconde du Prado, qui est aussi dans l'exposition, et qui paraît très inférieure à celle du Louvre. C'est le génie de Léonard et son fameux sfumato qui, sans doute, font toute la différence.
Ne manquez pas cette expo.

sainte Anne avant at après restauration
copyright RMN

A regarder plein écran

lundi, 26 mars 2012

Lhasa - hasta el final

Lhasa



Por eso me quedo - "C'est pour ça que je reste".

Así ando yo
Cantando aún mis penas
Queriendo que me ames
Para mi soledad
Y hasta que yo te quiera
¿Qué quieres que te cante ?
Por eso me quedo
Ay ay ay hasta el final

Y así amo yo
Con rimas tan torcidas
Buscando disonancias
Pa mi nueva canción

Y hasta que yo te quiera
¿Qué quieres que te cante ?
Por eso me quedo
Ay ay ay hasta el final

Y así amo yo
Con rimas tan torcidas
Buscando disonancias
Pa mi nueva canción

Y hasta que yo te quiera
¿Qué quieres que te cante ?
Y hasta que yo te quiera
¿Qué vale lo que cante ?

Por eso me quedo
Ay ay ay hasta el final


C'est pour ça que je reste
Je marche ainsi
Chantant encore mes peines
Je veux que tu m'aimes
Pour ma solitude

Et jusqu'à ce que je t'aime
Que veux tu que je te chante ?
C'est pour ça que je reste
Ay ay ay jusqu'à la fin

J'aime ainsi
Avec des rimes si tordues
Cherchant des dissonances
Pour ma nouvelle chanson

Et jusqu'à ce que je t'aime
Que veux tu que je te chante ?
C'est pour ça que je reste

Ay ay ay jusqu'à la fin

dimanche, 25 mars 2012

Camus

Camus

Un de mes amis disparaissait il y a quelques mois. Né à Alger, il était un grand admirateur de Camus dont il avait lu tous les livres. Début janvier, j'ai écrit puis lu, pour lui, ce petit texte.
________________

Comment parler de Camus, de l'Algérie, de 1962, de l'exil, moi né dans le froid, en décembre, en Bourgogne. Comment dire la chaleur écrasante qui tombe à midi dans les ruelles de la médina, « l’ombre d’un homme qui marche au soleil… » 1, les voix chantantes des femmes qui s’interpellent d'une maison l'autre, la musique francarabe de Blond Blond, de Reinette l'Oranaise ou de Lili Boniche qui emplit les cours, les murmures du oud.
Je n'ai pas respiré ces odeurs de paprika, de cumin, de ras el hanout, de harissa, d'huile d'olive qui font violemment resurgir la mémoire.
Que sais-je du goût des sardines grillées dans le kanoun, de la finesse du couscous lentement roulé dans les paumes, des pâtes fraîches qui sèchent sur les terrasses.
Et les cris des enfants arabes, kabyles, français, espagnols, musulmans, juifs, chrétiens jouant ensemble.

Camus :
« C’était encore les oliviers, les linges bleus du ciel entre les branches, et l’odeur des lentisques le long des prés roussis où séchaient des étoiles violettes, jaunes, rouges (…)
Depuis la baie à la courbe parfaite tout en bas, une sorte d’élan brassait les herbes et le soleil, et portait les pins et les cyprès, les oliviers poussiéreux et les eucalyptus jusqu’au pied de la maison. Au cœur de cette offrande fleurissaient, suivant les saisons, des églantines blanches et des mimosas, ou ce chèvrefeuille qui des murs de la maison laissait monter ses parfums les soirs d’été. Linges blancs et toits rouges, sourires de la mer sous le ciel épinglé sans un pli d’un bout à l’autre de l’horizon, la Maison devant le Monde braquait ses larges baies sur cette foire des couleurs et de lumières. Mais, au loin, une ligne de hautes montagnes violettes rejoignait la baie par sa pente extrême et contenait cette ivresse dans son destin lointain.
» 2
« Ce pays est sans leçon. Il ne promet ni ne fait entrevoir. Il se contente de donner, mais à profusion. Il est tout entier livré aux yeux et on le connaît dès l’instant où l’on en jouit. » 3

J'ai le même âge que mon ami disparu.
C'était début 1960, je venais d'avoir treize ans et j'entendis parler de Camus pour la première fois. La voiture dans laquelle il se trouvait fit une inexplicable embardée à quelques kilomètres de chez moi ; le village bruissait de cette nouvelle, Camus, prix Nobel de littérature, est mort. Le lendemain, L'Yonne républicaine, le journal local, fut ma première rencontre avec Albert Camus.
Né en Algérie, près de Constantine, en 1913. La famille de son père est originaire du bordelais ; il est tué au début de la guerre de 1914 ; de son père, Camus ne connaîtra que quelques photographies et une anecdote significative : son dégoût devant le spectacle d'une exécution capitale.

Camus :
« Vous n’avez jamais vu fusiller un homme ? Non, bien sûr, cela se fait généralement sur invitation et le public est choisi d’avance. Le résultat est que vous en êtes resté aux estampes et aux livres. Un bandeau, un poteau, et au loin quelques soldats. Eh bien non ! Savez-vous que le peloton des fusilleurs se place au contraire à un mètre cinquante du condamné ? Savez-vous que si le condamné faisait deux pas en avant, il heurterait les fusils avec sa poitrine ?
Savez-vous qu’à cette courte distance, les fusilleurs concentrent leur tir sur la région du cœur, et qu’à eux tous, avec leurs grosses balles, ils y font un trou où l’on pourrait mettre le poing ? Non, vous ne le savez pas parce que ce sont là des détails dont on ne parle pas. Le sommeil des hommes est plus sacré que la vie pour les pestiférés. On ne doit pas empêcher les braves gens de dormir. Il y faudrait du mauvais goût, et le goût consiste à ne pas insister, tout le monde sait ça. Mais moi je n’ai pas bien dormi depuis ce temps là. Le mauvais goût m’est resté dans la bouche et je n’ai pas cessé d’insister, c'est-à-dire d’y penser.
» 4
La mère d'Albert Camus était originaire de Minorque en Espagne ; quasi sourde elle ne saura jamais ni lire ni écrire et comprenait son interlocuteur en lisant sur ses lèvres.

Camus :
« Il y avait une fois une femme que la mort de son mari avait rendue pauvre avec deux enfants. Elle avait vécu chez sa mère, également pauvre, avec un frère infirme qui était ouvrier. Elle avait travaillé pour vivre, fait des ménages, et avait remis l'éducation de ses enfants dans les mains de sa mère. Rude, orgueilleuse, dominatrice, celle-ci les éleva à la dure ». 5
À l'école communale, il est remarqué par son instituteur, Louis Germain, qui lui donne des leçons gratuites et l'inscrit à onze ans sur la liste des candidats aux bourses, malgré la défiance de sa grand-mère qui souhaitait qu'il gagnât sa vie au plus tôt. Camus gardera une grande reconnaissance à Louis Germain et lui dédiera son discours de prix Nobel.

Camus :
« A personne en tout cas, au lycée, il ne pouvait parler de sa mère et de sa famille. A personne dans sa famille il ne pouvait parler du lycée. » 6
J'ai retrouvé Camus quelques années plus tard ; j'avais 16 ans et j'étais pensionnaire dans un lycée technique. Mon professeur de français avait été rappelé pour aller en Algérie, les journaux étaient remplis des discours de De Gaulle, des attentats de l'OAS ; des arabes avaient été massacrés à Charonne, j'étais gaulliste héréditaire à la maison mais proche de mes copains fils de militants communistes au lycée. Nous étions sans doute beaucoup plus politisés que le sont aujourd'hui les jeunes du même âge. Nous commencions à lire.
A la rentrée de 1963, l'expression « pieds-noirs » survint dans notre vocabulaire en même temps qu'arrivait dans ma classe un grand adolescent brun qui nous effrayait. Il devint en quelques jours la réalité vivante de tout ce que nous lisions et entendions à la radio. Hurlant sa haine de De Gaulle qui les avait trahis, sa souffrance d'avoir été chassé de chez lui, d'être ici, dans le froid, dans la précarité. Nous avons tout perdu ne cessait-il de dire ; homme révolté, il nous fit vieillir de quelques années en quelques mois.

Camus :
« (…) il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité, à naître enfin comme homme pour ensuite naître encore d’une naissance plus dure, celle qui consiste à naître aux autres… » 7
« La pauvreté, d’abord, n’a jamais été un malheur pour moi : la lumière y répandait ses richesses. Même mes révoltes en ont été éclairées. Elles furent presque toujours, je crois pouvoir le dire sans tricher, des révoltes pour tous, et pour que la vie de tous soit élevée dans la lumière. Il n’est pas sûr que mon cœur fût naturellement disposé à cette sorte d’amour. Mais les circonstances m’ont aidé. Pour corriger une indifférence naturelle je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire ; le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout. Changer la vie, oui, mais non le monde dont je faisais ma divinité. » 8
Les livres se vendaient en poche et ne coûtaient rien.
Nous lisions Camus, La peste et L'étranger ; Sartre, L'âge de raison, Le mépris.
Nous étions des enfants de la fin de la guerre, La peste nous comprenions. Mais L'étranger nous était quasi incompréhensible, inaccessible. Meursault tue un arabe de cinq balles de revolver. Sans raison, j'étais accablé par la chaleur et le soleil, dit-il.

Camus :
« Meursault n’est pas du côté des juges, de la loi sociale, des sentiments convenus . Il existe comme une pierre ou le vent sous le soleil, qui eux, ne mentent jamais. Si vous envisagez le livre sous cet aspect vous y verrez une morale de la sincérité et une exaltation à la fois ironique et tragique de la joie du monde. Ce qui exclut l’ombre, la caricature expressionniste ou la lumière désespérée. » 9

Sartre me terrifiait, essentiellement le personnage de Daniel, pédéraste, méchant, lâche, un immondice qui n'arrivait pas à exister selon les mots de Sartre ; la scène pendant laquelle il veut noyer ses chats, mais n'y parvient pas, hantait mes cauchemars d'adolescent en quête de sens et d'existence.
Notre classe était coupée en trois. Les enfants de gaullistes, les enfants de communistes et ceux qui ne voulaient pas faire de politique. Les défenseurs de Camus, ceux de Sartre et ceux qui lisaient Mauriac ou Bazin. Je simplifie. Nous étions jeunes, sectaires, simplificateurs et très influençables – certains professeurs développaient leurs opinions en classe.
Sartre était le héros, le héraut, des enfants de communistes.
Au delà commençait la réaction, était le réactionnaire, injure suprême.
Peu leur importait que Camus soit de gauche, ait été un journaliste-résistant, ait participé au journal Combat, qu'il soit prix Nobel de littérature, ait lutté contre les discriminations qui frappaient les musulmans d'Algérie, contre les caricatures du « pied-noir » raciste et exploiteur, même s'il y en eut, refusât le terrorisme révolutionnaire. Il était pacifiste, libertaire, refusant le communisme stalinien. Il faut rappeler qu'à l'époque Sartre disait qu'un « anticommuniste était un chien ».
Camus déclarait en 1957, en Suède, lors de son voyage pour la remise de son prix Nobel : « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois aussi condamner un terrorisme qui est pratiqué aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui peut un jour frapper ma mère ou ma famille. Je crois en la justice, mais je défendrai ma mère avant de défendre la justice. »
Cette phrase nous faisait disserter pendant des heures, les camusiens affirmant qu'une société qui vous oblige à choisir entre votre mère et la justice n'est pas une société juste, défendable.
Sur cette phrase et sur les positions de Sartre qui restera communiste et aveugle jusqu'au bout - même après le Printemps de Prague de 1968, l'histoire a, semble-t-il tranché.
Je pense que mon ami aurait su mieux que moi dire l'importance de cet écrivain pour un enfant de l'Algérie, mais il aurait sans doute été étonné aussi de savoir combien cette histoire fut, ici, en écho, d'une grande importance, pour l'évolution, la compréhension du monde des adolescents de son âge.
Je vous propose d'écouter une chanson de Lili Bonniche : Alger, Alger.



F.D.
  1. Camus, in Le premier Homme
  2. Camus, in La mort heureuse
  3. Camus, in Noces, L'été à Alger
  4. Camus, La peste
  5. Camus, dans un brouillon de L'envers et l'endroit
  6. Camus, in Le premier Homme
  7. ibidem
  8. Camus, in L'envers et l'endroit
  9. Lettre d'Albert Camus à R. Hadrich, 1954

vendredi, 23 mars 2012

La photo du mois

Orissa
Inde, état de l'Orissa, Vishnupur, temple Jor Bangla


mardi, 20 mars 2012

Con

L'étymologie du mot con est relativement controversée.
L'approche la plus plausible (?) ferait de ce mot un dérivé de cunnus, mot latin désignant le sexe de la femme.
Ce dernier serait dérivé de cuneus, qui signifie coin et que l'on retrouve dans cunéiforme, (en forme de coin) à cause de la forme du stylet utilisé.

Une approche plus poétique ferait du mot con un dérivé de conil, le nom du lapin en vieux français. Terme que l'on retrouve dans le mot espagnol conejo et dans cuniculture, l'élevage des lapins et dans d'autres mots commençant par cuni...

Au moyen-âge, conil était utilisé pour désigner de façon allusive et coquine le sexe de la femme ; ce qui permettait de ne pas utiliser le mot tout en parlant de la chose (ça continue avec le chat, y compris celui de la mère Michel).

"C'est au point que dès le XVe siècle le pauvre petit quadrupède avait un nom imprononçable, et qu'il fallut lui en trouver un autre. On l'appela lapin ce qui d'ailleurs lui allait bien. Néanmoins le connil, animal, avait eu le temps de léguer, au connil, sexe, toute sa fâcheuse réputation de niaiserie, de lâcheté, voire de manque de cervelle - on disait alors -avoir une mémoire de connil, etc."
(1)

tapisserie la dame à la licorne


Mais pourquoi lapin ?
C'est un dérivé de lièvre (lepus en latin). Le lapin européen est un oryctolagus cuniculus du grec Oryct qui signifie creuser (il fait des terriers contrairement au lièvre) et lagus qui signifie lièvre, cuniculus étant de racine ibère (on y revient).
Il fait partie de l'ordre des Lagomorphes (littéralement ceux qui ressemblent au lièvre).

Tout ceci n'explique cependant pas l'autre sens de "con" : crétin, imbécile, etc.
L'approche misogyne est vraisemblable, mais sans doute insuffisante.
Une autre approche possible est le mot cornard, celui qui porte des cornes, qui serait progressivement devenu connard puis par apocope, con.

Mais celle-ci est contestée par l'un des rédacteurs de Wikipédia : "Il est à noter que les patronymes Conne, Connard, Connart et variantes n'ont aucun rapport étymologique avec le mot con : en Europe continentale, ils proviennent du germanique con (hardt) signifiant - brave et dur - (à rapprocher du néerlandais koen, « courageux » et de l'anglais hard, « dur »). Chez les personnes d’origine irlandaise, Connard et Connart sont des dérivés de Connacht."



Vous aimez le lapin, vous aimerez la vidéo des têtes à claques

Aragon :"C'est dans ce sillage humain que les navires enfin perdus, leur machinerie désormais inutilisable, revenant à l'enfance des voyages, dressent à un mât de fortune la voilure du désespoir." (le con d'Irène).

Les cons selon Brassens :




A visiter :

- la photothèque du lapin

(1) Claude Duneton - la puce à l'oreille - éditions Stock page 55

samedi, 10 mars 2012

La condition masculine

Avec l'humour de Francis Bebey



Salope, salaud

L'origine du mot salope proviendrait d'une déformation de l'expression sale huppe, qualificatif utilisé pour désigner la huppe fasciée, (Upupa epops), dont le nid était réputé sale et nauséabond. C'est sans doute pourquoi elle est aussi nommée pue pue dans certaines régions.

huppe
Le nom de huppe lui aurait été donné en correspondance avec son cri qui est approximativement "houp oup oup".
Mais d'autres origines proposent le mot francique hope littéralement oiseau sauteur.
En allemand, sautiller se dit hüpfen, racine que l'on retrouve dans le nom anglais de la sauterelle grasshopper, qui saute donc dans l'herbe comme ce nom le précise.

Le sort de la huppe est malheureusement peu enviable. La plupart des zoologues sont formels, elle subit, plus qu'il n'est tolérable, les avanies et ricanements de certaines hyènes des deux sexes.

Exemple :


La huppe pupute. Vous pouvez entendre ci-dessous son joli chant.


Le mot salope (au masculin) désignait autrefois, en chapellerie, un coussinet de tissu enduit de suif destiné à graisser les fers à repasser. Le terme garde cependant, aujourd'hui, une partie de sa signification. Utilisé, il vous coiffe pour l'hiver.
L'étymologie de salaud est plus confuse, quoique cernable dans bien des cas.
Il serait dérivé du mot sale, qui viendrait lui-même du francique salo et ferait cette fois référence au cochon (en allemand Sau, truie).
On retrouve dans la finale "o" ou "aud" une survivance du suffixe germanique toujours présent dans saligaud qui est la forme wallone et picarde de ce mot.
La plupart des "Salaud" sont situés en Loire-Atlantique et en Vendée. Je parle du nom de certaines familles, bien entendu.
Pour entendre d'autres cris d'animaux, deux sites sont à visiter.
- Les concerts de la vie sauvage.
- oiseaux.net avec 1942 fiches.

Ah, j'oubliais, le mot hyène est issu d'un mot du grec ancien hýaina qui signifie porc !


mercredi, 7 mars 2012

Il fait si bon vieillir


Plaidoirie d'Alma Adilon-Lonardoni, premier prix 2012 des plaidoiries des lycéens du mémorial de Caen, présidé par Lilian Thuram.

Transmis par Peyo.

mardi, 6 mars 2012

Mnozil Brass

Absolument excellent. A regarder impérativement jusqu'au bout.

Transmis par R.B.

dimanche, 4 mars 2012

Pantoum

Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir :
Valse mélancolique et langoureux vertige

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir
Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige
Valse mélancolique et langoureux vertige
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige
Le cœur tendre qui hait le néant vaste et noir
Le ciel est triste comme un grand reposoir
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre qui fait le néant vaste et noir
Du passé lumineux recueille tout vertige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige
Ton souvenir en moi lui comme un ostensoir !

Baudelaire



Maurice Ravel - trio avec piano, Pantoum - Trio Wanderer

samedi, 3 mars 2012

Movies

Un de mes amis m'a demandé, je ne sais pourquoi, le titre de mes dix films préférés.
Voilà donc mes réponses, non limitées à 10, c'est trop difficile.

film
Fidèle Lassie, Fred Wilcox
La ballade du soldat, Grigori Tchoukhraï
Paris-Texas, Wim Wenders
Le dictateur, Charlie Chaplin
West Side Story, Léonard Berstein
Où est la maison de mon ami ? Abbas Kiarostami
Rois et reine, Arnaud Desplechin
Le silence, Ingmar Bergman
Amarcord, Federico Fellini
Johnny Guitare, Nicolas Ray
Liste complémentaire non exhaustive :
Épouses et concubines, Zhang Yimou
Psychose, Alfred Hitchcock
2001 Odysée de l'espace, Stanley Kubrick
L'homme tranquille, John Ford
Mort à Venise, Luchino Visconti
Printemps, été, automne, hiver et... printemps, Kim Ki-Duk
Rosemary's baby, Roman Polanski
Les ailes du désir, Wim Wenders
La sentinelle, Arnaud Desplechin
A l'est d'Eden, Elia Kazan
Providence, Alain Resnais
The hours, Stephen Daldry
A bout de souffle, Jean-Luc Godard
Certains l'aiment chaud, Billy Wilder
Yi Yi, Edward Yang


Et vous ?




Put down the gun !

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