Francis blog

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dimanche, 18 janvier 2015

Herméneutique (1)

création homme
Michel-Ange - création de l'Homme - chapelle Sixtine

C'est en regardant à nouveau un épisode de la série américaine "A la Maison Blanche" (The West Wing in english) que je me suis souvenu d'une assez ancienne histoire trouvée il y a quelques années sur internet et utilisée ensuite dans l'épisode 3/2 de cette série (The midterms).

Cet exemple vaut aussi pour aujourd'hui pour les musulmans qui lisent le Coran sans situer le texte dans le contexte culturel et sociologique de l'époque et ne font pas une lecture actuelle du texte avec les mots, les phrases, la pensée de ce que nous sommes aujourd'hui.

Je situe.

Laura Catherine Schlessinger est une vedette de la radio américaine qui donne des conseils à ceux qui participent à son émission.
Ses opinions la situent dans une tendance biblique d'intégristes traditionalistes, partisans de l'ordre moral, aux propos violemment homophobes. Chez les chrétiens aussi il y a de violents intégristes.
Voici une lettre ouverte à Laura Catherine Schlessinger, écrite et diffusée sur Internet par l'un de ses auditeurs américains. C'est un morceau de bravoure !

Chère Docteur Laura,
Merci de vous donner tant de mal pour éduquer les gens selon la Loi de Dieu. Votre émission m'a beaucoup appris, et j'essaie de partager ces connaissances avec le maximum de gens.
Par exemple, vous dites : "quand quelqu'un essaie de défendre l'homosexualité, je lui rappelle que le Lévitique (18:22) dit clairement que c'est une abomination".

J'ai besoin de vos conseils, toutefois, sur d'autres points précis de la Loi biblique, et sur la façon de les appliquer :

Quand je brûle un taureau sur l'autel du sacrifice, je sais que l'odeur qui se dégage est apaisante pour le Seigneur (Lev.1:9). Le problème, ce sont mes voisins : ils trouvent que cette odeur n'est pas apaisante pour eux. Dois-je les châtier en les frappant ?

J'aimerais vendre ma fille comme esclave, comme Exode (21:7) m'y autorise. A notre époque et à ce jour, quel prix puis-je raisonnablement en demander ?

Lévitique (25:4) affirme que je peux tout-à fait posséder des esclaves, mâles ou femelles, à condition qu'ils soient achetés dans les pays alentours. Un de mes amis affirme que ceci s'applique aux Mexicains, mais pas aux Canadiens. Pouvez-vous m'éclairer sur ce point ? Pourquoi ne puis-je pas posséder d'esclaves canadiens ?

J'ai un voisin qui s'obstine à travailler le jour du Sabbat. Exode (35:2) dit clairement qu'il devrait être mis à mort. Suis-je dans l'obligation morale de le tuer moi-même ?

Un de mes amis pense que même si c'est abominable de manger des fruits de mer (Lévitique 11:10), l'homosexualité est encore plus abominable. Je ne suis pas d'accord. Pouvez-vous régler notre différend ?

Lévitique (21:20) affirme que je ne dois pas approcher de l'autel de Dieu si ma vue est déficiente. Je dois admettre que je porte des lunettes pour lire. Est-ce que ma vision doit être de 10/10, ou est-il possible de trouver un arrangement ?

La plupart de mes amis de sexe masculin se font couper les cheveux, y compris autour des tempes, alors que c'est expressément interdit par Lévitique (19:27). Comment doivent-ils mourir ?

Je sais (Lévitique 11:6-8 ) que toucher la peau d'un cochon mort rend impur. Puis-je quand même jouer au foot si je porte des gants ?

Mon oncle a une ferme. Il viole Lévitique (19:19) en semant deux espèces différentes dans un même champ, et sa femme en fait autant en portant des vêtements de deux fibres différentes (coton et polyester mélangés). Il a également tendance a beaucoup jurer et blasphémer.
Est-il nécessaire d'aller jusqu'à alerter toute la ville afin qu'il soit lapidé ? (Lévitique 24:10-20).
Ne pourrions-nous pas tout simplement les mettre à mort par le feu et en privé, comme nous le faisons avec ceux d'entre-nous qui couchent avec des membres de leur belle-famille ?

Je sais que vous avez étudié à fond tous ces cas, aussi ai-je confiance en votre aide.
Merci encore de nous rappeler que la loi de Dieu est éternelle et inaltérable.
Votre disciple dévoué et fan admiratif,
Jim.


Le dialogue, tel qu'il fut repris dans l'épisode de la série "A la Maison Blanche"



Les émissions de Madame Schlessinger ont été interdites au Canada, la position du Conseil canadien des normes de la radiotélévision est très intéressante.

(1) Herméneutique : d'un mot grec qui signifie interprète, dérivé d'un nom propre, Hermès, nom du messager des dieux et interprète de leurs ordres. Art, science de l'interprétation des livres sacrés et des textes anciens. Interprétation des signes propres à une culture. Ainsi, parce que la religion juive a fait une "herméneutique" des textes bibliques, il n'est plus question de lapider la femme adultère, par exemple. Ce qui n'est pas le cas de certains croyants "intégristes", qui s'en tenant "à la lettre de l'Écriture" coupent, encore aujourd'hui, la main du voleur ou affirment que la le terre et les êtres humains ont été créés il y 6000 ans et que Darwin est un suppôt du diable.

Deux références passionnantes : Michel Foucault, L’herméneutique du sujet, cours au collège de France 1982, 2001 et Paul Ricoeur : Conflit des interprétations, Herméneutique biblique....
On pourra éventuellement se référer à ce billet : La figure du juste

samedi, 8 février 2014

Le Pardon (reloaded)

L’étymologie et la signification

En hébreux mehilah , le pardon des péchés et des transgressions est l’un des treize attributs divins cités dans Exode 34,6-7.  « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité ».

En grec, aphésis est un nom d’action qui signifie « laisser aller, laisser partir ».

Il a de multiples significations, très banales, que l’on utilise par exemple quand on tient quelqu’un pour quitte d’une dette financière, quand on parle de la libération d’un prisonnier ou de l’affranchissement d’un esclave, il peut même être question de « relâcher » la terre cultivable tous les sept ans[1].

Flavius Josèphe[2] au cours du premier siècle utilise toujours l’aphésis dans une acception littéraire et parle de « pardonner les fautes passées » dans le sens d’absoudre, mais toujours dans un sens profane.

Au 12ème siècle, pour le philosophe et rabbin Maïmonide, l’individu doit s’assurer du pardon divin, et pour cela respecter trois étapes : confesser, c’est à dire avouer son péché, se repentir, c’est à dire le regretter, puis prendre la résolution de ne plus pécher. Mais ensuite, il ne doit pas se contenter d’obtenir le pardon de Dieu, il lui faut également s’efforcer d’obtenir le pardon de son prochain. Prochain qui a lui aussi des obligations dans ce processus, puisque même victime ou offensé, il lui est demandé de ne pas rejeter plus de trois fois la demande de pardon : « soit souple comme un roseau et non rigide comme un cèdre »[3].

Dans la tradition chrétienne, l’aphésis perd totalement son sens profane et, utilisé 36 fois dans les Évangiles, il signifie uniquement le « pardon des péchés ». Jésus n’annonce pas seulement le pardon, il l’exerce, il atteste qu’il a le pouvoir de l’exercer et transmet ce pouvoir.


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Pierre Soulages


Le pardon est donc un héritage religieux, que Jacques Derrida qualifie « d’abrahamique », terme dans lequel il rassemble « les judaïsmes, les chrétientés et les islams ».

Par-delà le don, au-delà du don, au-delà donc de l’action de donner, il y a le pardon. Pardonner, ce serait remettre à quelqu’un la punition d’une faute ou d’un péché, ce serait considérer une offense comme non-avenue, ce serait renoncer à en tirer vengeance, mais c’est sans doute beaucoup plus encore comme nous allons essayer de le voir.

Le champ sémantique du pardon

Aujourd’hui, le champ sémantique qui voisine le pardon est étendu et susceptible d’introduire des confusions ou des restrictions de sens. On y rencontre la faute, le sacrilège, la honte, la culpabilité, la vengeance, la justice, l’injustice, etc.

Le pardon n’est réductible ni à la repentance ni à l’excuse qui sont regrets de l’acte commis, ni à l’aveu qui est reconnaissance de cet acte, ni à l’amnistie et à la prescription qui libèrent juridiquement, ni à la clémence qui adoucit le châtiment, ni à la magnanimité qui est bienveillance. Le pardon est un concept créé pour apporter une réponse à la possibilité de vivre ensemble malgré les conflits interpersonnels, interfamiliaux, interclaniques, pour sortir des cercles de vengeance.

Pourquoi s’intéresser au Pardon ?

Il y a mon histoire d’abord, que je ne développerai pas au-delà du nécessaire, mais qui est sans doute l’un des moteurs de mon intérêt sur ce sujet. Je me suis aperçu, assez tardivement, que le refus du pardon pouvait empoisonner la relation à soi-même et aux autres. Que ce pardon, qu’un jour au plus profond de soi-même l’on donne, libère, rend plus léger, alors même que les conséquences de la souffrance subie sont toujours présentes, qu’elles sont mêmes en grande partie constitutives de ce que nous sommes, que ceux qui en sont les responsables n’en sont que peu conscients et que de surcroît l’idée même d’en demander pardon ne leur traversât jamais l’esprit.

ll y a aussi ce siècle dans lequel j’aurai vraisemblablement le plus vécu et qui fut constitué d’indicibles génocides, guerres, massacres, que je cherche à comprendre dans l’espoir de pouvoir participer à éviter qu’ils se perpétuent, n’évitant pas en cela de poser la question du mal, de la mémoire, de l’oubli, de la justice, de la réparation et du pardon.

Il y a enfin cette prolifération des excuses étatiques, politiques, ecclésiastiques, « la grande scène du repentir » [4]: Jacques Chirac s’excuse au nom de la France pour les déportations des juifs sous Vichy, le président allemand se rend à Oradour-sur-Glane, le Pape demande pardon pour Galilée et le Japon à la Corée, alors même que le concept de pardon n’est pas né et ne s’est pas développé dans ces cultures. Au Japon, accorder le pardon à un individu qui a commis un délit, c’est l’autoriser « techniquement » à réintégrer la société et a y être à nouveau utile.

Cette mondialisation du concept de pardon, ou comme le dit Jacques Derrida cette mondialatinisation du concept de pardon, ne présente t-il pas un risque de le vider de son sens, de sa fonction, de son utilité ?

Les guerres, les crimes, les atrocités ont accompagné l’homme depuis toujours. Pourquoi donc le pardon est-il aujourd’hui un concept plus discuté qu’il ne le fut jamais, qu’est-ce qui a donc changé ?

La nature même des monstruosités commises pendant le 20ème siècle et la connaissance quasi universelle que nous en avons me paraissent être deux éléments déterminants. Mais comment parler de pardon après la Shoah, le génocide arménien, le Cambodge, le Rwanda, le Kosowo, la Somalie… ?

Et si, comme le dit le philosophe Vladimir Jankélévitch, « le pardon est mort dans les camps de la mort », alors plusieurs questions se posent.

Le pardon est-il possible ?

Derrida pense qu’il y a bien de l’impardonnable mais que paradoxalement la seule chose qui reste justement à pardonner, « qui appelle le pardon », c’est l’impardonnable.

Des survivants d’Auschwitz, du Ghetto de Varsovie ou d’Oradour ont déclaré avoir pardonné à ceux qui ont décimé leur famille, leur village, leur peuple. « Le pardon doit s’annoncer comme l’impossible même. Il ne peut être possible qu’à faire l’impossible. » nous dit Derrida. [5] A l’infini du mal infligé, il demande de répondre, par l’infini de l’amour, par l’infini du pardon, sans condition et en l’absence de toute réciprocité, de façon complètement dissymétrique. « Aimez votre ennemi ! ».

Vladimir Jankélévitch, hanté par le génocide nazi et sa négation de l’égalité ontologique des êtres humains n’est absolument pas du même avis. D’une fureur inconsolable, il pense que ces crimes sont impardonnables et imprescriptibles (ce qui impliquent que d’autres crimes ne le soient pas), introduisant en cela le refus que le temps « émousse toutes choses », que le temps rende impossible la justice due aux victimes, et que « le temps qui travaille à l’usure du chagrin comme il travaille à l’érosion des montagnes, le temps qui favorise le pardon et l’oubli, le temps qui console, le temps liquidateur et cicatrisateur, n’atténue (…) la colossale hécatombe» .[6] Pour de tels crimes la  « loi d’oubli ne joue pas »..

Cependant, au cours des siècles, d’autres crimes odieux furent commis, ne serait-ce que pendant la 1ère guerre mondiale. Alors, quelle différence entre Verdun et Dachau ? « C’est que nous sommes, [avec le génocide des juifs, des tsiganes, des homosexuels ou des handicapés mentaux] en présence d’un crime métaphysique, qui vise à supprimer l’existence de l’Autre, non pas en tant que tel ou tel, mais en tant qu’Homme ».

Mais soit, nous dit Jankélévitch, posons la question du pardon.

« Pour pardonner, il faut que le bourreau demande le pardon. C’est la détresse (…) du coupable qui seul donnerait un sens et une raison d’être au pardon. (…) Il faudrait pour prétendre au pardon, s’avouer coupable, sans réserves ni circonstances atténuantes. (…) mais nous ont-ils jamais demandé pardon ?»

Pour pardonner, il faudrait pouvoir aussi « punir le criminel d’une punition proportionnée à son crime.[7]» ce que la monstruosité de ces crimes rend impossible.

Et puis, ajoute Jankélévitch, seules les victimes pourraient pardonner, et ce pardon suppose la parole dont on a voulu les priver. Alors qui peut s’arroger le droit de pardonner, en vertu de quels principes ?

« Seigneur, ne leur pardonnez pas, car ils savent ce qu’ils font » [8].

Le pardon des crimes monstrueux serait donc impossible et imprescriptible. Vers la fin de sa vie Jankélévitch eut cependant des positions plus nuancées quand il disait « il existe entre l’absolu de la loi d’amour et l’absolu de la liberté méchante, une déchirure qui ne peut être entièrement décousue ». [9] 

Mais ne peut-on situer le pardon qu’a l’extrême horizon du mal absolu. Il y a aussi celui ou celle qui ne demande pas vengeance contre celui qui a tué hier, lors du braquage d’une banque, sa femme et son enfant ?

Edgar Morin parce qu’il ne se situe pas uniquement face à l’irréparable peut poser la question autrement et demander aux communautés, aux peuples, aux états, de ne pas confondre l’acte et la personne qui l’a commis, de prendre en compte les contextes culturels, psychologiques, ethniques, même « s’il est difficile d’appréhender le poids du contexte ».

Il sait à quel point le pardon est difficile. Mais « Il y a l’infini du pardon ». Alors se situant sur un chemin, il propose des étapes. Il demande d’abord que nous sortions de l’archaïque loi du talion. Il ne demande pas que nous donnions tout de suite le pardon qu’il sait être plus loin, plus difficile à atteindre, mais de commencer par la non-vengeance, puis progressivement d’avancer sur le chemin de la compréhension, de la clémence, de la mansuétude, de la magnanimité. Le pardon qu’il espère est un pari « éthique » qu’il propose pour refuser que le mal fait par les tortionnaires nous envahisse et progresse en nous-mêmes, pour ne pas céder non plus à une « exigence éperdue de châtiment », pour atteindre progressivement, aussi lentement que l’homme en est capable, une société plus civilisée.

Mais il convient de ne pas oublier que toute démarche qui amènera un jour au pardon ne peut commencer qu’après que la justice soit passée. Rien en fait ne pourra réellement commencer tant que celle-ci n’aura pas été rendue. La création d’un Tribunal Pénal International par exemple est, dans cet objectif, un outil nécessaire. Pardonner avant de juger reviendrait à accepter l’impunité et ajouterait à l’injustice et à la douleur des victimes. Pour que la victime puisse commencer son deuil et aller vers le pardon, pour que le coupable puisse mesurer la gravité de son acte, en accepter la sentence et donner une suite à sa vie, la justice se doit d’être et d’être juste. C'est exactement la fonction, limitée et tardive certes, mais essentielle du procès de Douch au Cambodge.

C’est vis à vis de ce devoir de justice que nous devons aux victimes que se situe le devoir de mémoire. Quel équilibre trouver entre trop de mémoire et trop d’oubli ? Comment refuser de s’inscrire dans une histoire, dans une culture et hériter dans le même temps de toutes les offenses commises par ses pères ? Comment être descendant de Mozart et petit-fils de Wagner ?

Ne vaudrait-il pas mieux oublier ?

C’est ce que propose l’article 1 de l’Édit de Nantes qui arrêtera la guerre entre les Français catholiques et protestants et qui dit « La mémoire de toutes les choses passées d’une part ou d’autre… demeurera éteinte et assoupie comme s’il s’agissait de choses non advenues. »

C’est ce que fit De Gaulle avec les français, quand il réécrivit, des la fin de la guerre, une France qui ne comptait que des « résistants » au nom de la paix civile à reconstruire. Et il est bon parfois de fermer les yeux, de mettre le visage dans ses deux mains et de se dire que tout cela n’a pas eu lieu, que l’on soit l’offensé ou l’offenseur.

Mais l’on sait depuis Freud, que le retour du « refoulé » pour les individus comme pour les peuples, le retour du traumatisme enfoui, crée des névroses qui seront la cause de maladies, de catastrophes ou de monstruosités peut-être pire encore.

Pour Paul Ricoeur[10], le devoir de mémoire est nécessaire et ne conduit pas à ressasser de vieilles choses, mais à mettre le passé obsédant et traumatisant à distance, à l’empêcher de corrompre le présent. Le devoir de mémoire devient alors libération et permet de se tourner vers l’avenir car il retourne la mémoire en projet.

Alors, puisqu’il n’est pas possible de compter sur l’oubli, il faut donc reparler du pardon.

« Tu vaux mieux que tes actes », c’est l’énonciation à partir de laquelle Paul Ricoeur, s’adressant au criminel, pense lui, le pardon possible. Il décide à partir d’un acte tourné vers le passé - pardonner le crime qui a été commis hier - de construire l’avenir. « Je ne te résume pas aux actes que tu as commis. »

Et contrairement à Jankélévitch qui pense que face à l’impardonnable le pardon n’est pas possible ou extrêmement difficile, contrairement à Derrida qui décide de pardonner l’impardonnable, sans contrepartie, sans demande d’aucune sorte, sans condition, Ricoeur propose un pardon qui rétablit l’échange, qui sauvera la possibilité de communiquer, de parler, avec celui-là même qui, par ses actes, a rompu la possibilité d’une communication interhumaine. Mais, il en attend une réciprocité et il espère que ce sera l’amour !

Le temps et le pardon

Histoire, mémoire, oubli, imprescriptibilité, la relation entre l’homme et le temps est donc un élément essentiel pour aborder le pardon. Le temps qui échappe à l’homme. « Le fait [qui fut] accompli (le crime ou l’offense par exemple), emporté par un présent qui fuit, échappe à jamais à l’emprise de l’homme, mais pèse sur son destin. (…) Derrière la mélancolie de l’éternel écoulement des choses, (…) il y a la tragédie de l’inamovibilité d’un passé ineffaçable. » C’est ainsi qu’Emmanuel Lévinas aborde ce sujet.

[11]

Lévinas craint que l’homme ne trouve pas dans son présent de quoi effacer un passé douloureux et ne puisse pas y vivre complètement sa liberté. Ce pourrait être le cas des victimes des crimes nazis pour lesquels le poids du passé obérerait cette liberté de vivre complètement le présent, mais aussi celui de certains allemands de la génération née après la deuxième guerre mondiale.

Et Lévinas voit alors dans le pardon, celui que l’on demande, celui que l’on donne et celui que l’on reçoit de quoi modifier l’irréversibilité du temps, qu’il résume dans cette phrase magnifique : avec « le pardon qui répare », (…) « le temps s’affaisse énervé au pied de l’homme comme une bête blessée.» et rend à l’Homme le choix de sa destinée.

Mais où trouver la force de pardonner

Nous tuons et nous sommes tués. Parce que nous sommes tous, toujours, à un moment de notre vie, et l'agresseur et la victime ? Est-ce que pouvoir pardonner sans préalable, sans exigence, sans condition, ce ne serait pas aussi être capable de mourir à un passé pour en renaître et vivre.

Nombreux furent les victimes des camps, tel Primo Lévi, qui se suicidèrent quelques années plus tard faute d'avoir pu trouver en eux la force de pardonner.

Vladimir Jankélévitch ne put sortir de sa douleur extrême parce qu'il ne trouvât pas en lui de quoi pardonner à ceux qui l'avait tué, en tuant sa famille, son peuple, l'Homme.

Parce que pardonner est un action difficile, personnelle, intérieure, inconditionnelle. Nous essaierons de trouver, peut-être, la force de pardonner par le Savoir, la Tolérance, l’Humilité, la Sagesse et l’Amour.

Permettez-moi pour terminer de vous proposer un bref extrait d’un texte de Jorge-Luis Borgès « Aspérion » dans lequel Le Minotaure, enfermé dans le Labyrinthe, nous dit :


[« Tous les neuf ans, neuf êtres humains pénètrent dans la maison pour que je les délivre de toute souffrance. J'entends leurs pas et leurs voix au fond des galeries de pierre, et je cours joyeusement à leur rencontre. Ils tombent l'un après l'autre, sans même que mes mains soient tachées de sang. Ils restent où ils sont tombés. Et leurs cadavres m'aident à distinguer des autres telle ou telle galerie. J'ignore qui ils sont. Mais je sais que l'un d'eux, au moment de mourir, annonça qu'un jour viendrait mon rédempteur. Depuis lors, la solitude ne me fait plus souffrir, parce que je sais que mon rédempteur existe et qu'à la fin il se lèvera sur la poussière. Si je pouvais entendre toutes les rumeurs du monde, je percevrais le bruit de ses pas. Pourvu qu'il me conduise dans un lieu où il y aura moins de galeries et moins de portes. Comment sera mon rédempteur ? Je me le demande. Sera-t-il un taureau ou un homme ? Sera-t-il un taureau à tête d'homme ? Ou Sera-t-il comme moi ? » Le soleil du matin resplendissait sur l'épée de bronze, où il n'y avait déjà plus trace de sang.
« Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s'est à peine défendu. » ]

F. D.



[1] Sens utilisé dans les Septante

[2] Historien juif, deuxième moitié du 1er siècle

[3] Taan 20b

[4] Jacques Derrida Le siècle et le Pardon page 106

[5] Jacques Derrida,  Le siècle et le Pardon p109

[6] Vladimir Jankélévitch, L’imprescriptible p 25

[7] Vladimir Jankélévitch, Pardonner ? p29

[8] Vladimir Jankélévitch, Pardonner p43

[9] Vladimir Jankélévitch, l’imprescriptible p14

[10] Paul Ricoeur, « La mémoire, l’histoire, l’oubli »

[11] Emmanuel Lévinas, « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme » éditions Rivages poche 1997





mercredi, 5 décembre 2012

Maïmonide

maimonide.jpg
Je me souviens de ma première rencontre avec Maïmonide. C’était il y a au moins vingt ans, en Andalousie, à Cordoue. La chaleur était épuisante. Nous serions restés des heures, l’esprit suspendu entre les huit cents colonnes de la Mesquita. Seul le soleil de midi pénétrait les ruelles étroites de la judéria qui, le reste du jour, nous donnaient ombre et douceur, nous laissaient apercevoir au fond de sombres passages des patios de fraîcheur. C’est sur une petite place avoisinante que se trouve une statue en bronze de Maïmonide, récente, ordinaire, imaginaire, posée comme une excuse.
En 1492 le dernier prince maure chassé de Grenade quitte Al Andalous. Il passe ce col de la Sierra Nevada qui s’ouvre vers la mer d’où l’on voit encore l’Alhambra. Il se retourne lentement et pousse un soupir de tristesse. Près de huit cents ans de présence !
Quand Maïmonide naquit le 11 mars 1135 dans la judéria de Cordoue, la période de tolérance, de paix, de richesse que l’Andalousie avait connue au 10 et au 11ème siècle était déjà passée ; mais elle avait rendu ce pays riche et avait allumé une lumière autour de la Méditerranée et dans toute l’Europe.
Les conquérants syriens y étaient minoritaires et le pays se composait d’espagnols mozarabes, de berbères, de slaves et de nombreuses communautés juives. Les califes les plus éclairés s’entouraient d’artistes, d’architectes, de docteurs, de philosophes, d’astronomes. La tolérance n’y avait pas le même sens qu’aujourd’hui, elle y était réglementée et les têtes pouvaient tomber brutalement. Mais les juifs pouvaient être médecins ou ministres des califes, les chrétiens avaient des évêques, travaillaient la terre ou étaient artisans, les musulmans commerçaient, construisaient des palais et des jardins, faisaient progresser les mathématiques.
Enfants du Livre et d’Abraham, ils vivaient ensemble, dans un mariage d’amour et de raison, comme on ne sait plus le faire mille ans plus tard, pratiquant leur culte, tous tournés vers l’est, leurs enfants se chamaillaient en langue arabe poursuivant dans les ruelles les chiens affamés.
Moïse Ben Maïmon est fils d’un juge érudit. Sa curiosité est encyclopédique, il lit tous les livres. Le Pentateuque, les psaumes de David, le livre de Job, les Nombres, le Talmud, l’organon d’Aristote, les traités de Galien le médecin grecque de Pergame. Il regarde les étoiles, découvre la logique, étudie les entrailles des animaux que l’on vient de sacrifier et assiste peut-être à des dissections humaines.
Il rencontre vraisemblablement Averroès de quelques années son aîné, lui aussi né à Cordoue, grand philosophe, juriste et médecin arabe. C’est lui qui fit redécouvrir à l’Occident chrétien, qui l’avait oubliée, la philosophie d’Aristote dont il deviendra un très grand commentateur. C’est le qualificatif que Dante lui donnera dans l'enfer de la Divine Comédie. Situation difficile pour un musulman que d’être croyant, d’accepter le texte révélé et d’étudier la rationalité des choses. L’homme de tolérance qu’était Averroès le paiera, sur la fin de sa vie, de disgrâces et de persécutions.
Maïmonide perd sa mère alors qu’il n’a que douze ans, l’année même ou les Almohades venus de Mauritanie avec une armée pauvre, hâve, affamée et nombreuse chasse les Almoravides, tolérants, riches et installés depuis cent cinquante ans.
Les persécutions s’abattent sur les juifs et les chrétiens qui n’ont que trois possibilités, partir, se convertir ou mourir. Les Maïmon partiront en trois jours emportant sur trois mules le contenu de leur maison, laissant là les sépultures de leurs pères. Mais ils sont juifs et leur Dieu est l’Innommable, Celui qui n’a pas de nom ou des centaines, Celui qui n’est pas au-dessus comme l’imagine ceux qui croient au Crucifié, mais en face, Celui que l’on ne représente pas, Celui qui n’est pas là où est la statue, mais partout dans l’univers et dont la parole est dans le Livre. Ils ne partent pas seuls.
Maïmonide a 17 ans, il écrit un traité de logique, d’inspiration aristotélicienne qui traite également de métaphysique et d’éthique.
Errance en Espagne pendant 10 ans, en Provence, à Montpellier 1 où sont plusieurs communautés juives.
Rabi Moshe Ben Maïmon, que la tradition rabbinique nomme RAMBAM, acronyme du nom utilisé traditionnellement pour nommer les grands maîtres, est d’abord juif. Il appartient à cette culture spirituelle pour laquelle le même verbe signifie “ connaître ” et “ aimer ”, le même verbe signifie “ manger ” et “ apprendre ”, le même verbe intéresse le corps et l’esprit.
A 25 ans, Moïse Maïmon est à Fez au Maroc, chez l’oppresseur, chez les Almohades. Il se convertit à l’Islam pour pouvoir continuer à vivre et écrit avec son père un “ épître sur la consolation ” destiné aux juifs qui, comme eux, sont forcés à la conversion ; pour les apaiser, pour réfuter leur apostasie et leur expliquer comment rester, avec quelques actes simples, de vrais juifs. «Il ne faut pas hésiter à se convertir à l’Islam, religion monothéiste,  pour sauver sa vie, Mais aussi vite que les conditions le permettent, il faut fuir la région dangereuse et rechercher refuge en de contrées plus tolérantes et revenir à sa foi.».
Un “ épître sur la persécution ” prolonge l’épître précédent, dans une démarche qui récuse le choix entre une conversion forcée et le martyr, démarche résolument non fondamentaliste et qui est aujourd’hui encore d’une grande modernité. A ceux qui de loin disent «mourez en martyr» pour votre foi, Maïmonide dit non. Ces textes permirent aux juifs d’Espagne, après 1492, de se convertir, à l’injonction d’Isabelle la Catholique, mais de développer l’attitude dite des “ conversos” d’acceptation apparente de la chrétienté et de pratique secrète de la religion. Cervantès, Thérèse d'Avila, Spinoza seraient des descendants de ces convertis.
A 30 ans, Maïmonide est en Palestine ; à Jérusalem il prie devant le Mur occidental du Temple et à Hébron sur le tombeau d’Abraham puis s’installe en Égypte. Son autorité de rabbin s’affirme, ses livres sont recopiés et voyagent autour de la Méditerranée. Il enseigne les Écritures mais refuse d’en obtenir rétribution considérant que l’on ne doit pas “ se servir de la Thora pour labourer son jardin ”. Il exerce la médecine à Alexandrie puis au Caire et devient le médecin personnel du Sultan. Il soignera Saladin (Salah-Al-Din) et Richard Cœur-de-Lion blessé au cours de sa croisade. Il laissera de nombreux ouvrages médicaux et distinguera dans son approche deux catégories : celles qui se rapportent aux corps et celles qui se rapportent à l’esprit. Une prise en compte du psychosomatique en quelque sorte, ce qui rend encore très actuels certains de ses écrits, sur l’asthme en particulier.
A 50 ans il publie son œuvre majeure, le “ guide des égarés ”2 ou“ guide des perplexes ”.
Un ami prêtre me contait un jour sa colère contre une jeune fille quelque peu ravie, emplie d'une foi radieuse, qui lui expliquait qu’elle ne se préoccupait guère du lendemain, de la nécessité de se nourrir et que si elle avait envie de confiture de fraises au petit déjeuner du lendemain matin, Dieu y pourvoirait. Que Dieu satisfasse son envie alors que dans le même temps des milliers d’enfants meurent de faim, qu'Il n'intervint ni à Auschwitz, ni à Hiroshima ne lui posait aucune question.
Et Maïmonide de demander : “ Si Dieu sait, est-il Dieu ? Et s’il ne sait pas l’est-il ? 
Dieu peut-il intervenir ? Non bien sur, s'Il nous veut libre.
Maïmonide dit : “ Dieu n’intervient jamais. N’en attends rien, sers le, c’est tout ”, reprenant en cela les paroles de David à Salomon. Et il ajoute : “ Et si le concept de Dieu t’es problématique, le service de Dieu ne le sera pas ”.
Maïmonide réfute le concept de providence personnelle, tel qu’il ressort dans des dits populaires tels que : “ on ne lève pas le doigt ici-bas que s’il en a été décrété ainsi en haut ”, ou “ A demain, si Dieu le veut ! ”. Et tentant de concilier foi et rationalité, Il développe un principe de providence générale et décrit cinq thèses possibles.
La première dit qu’il n’y a pas de providence et que tout est issu du hasard ou de la nécessité (Epicure, Démocrite).
La deuxième est celle d’Aristote qui dit que le hasard n’existe pas et que tout, sous la lune et le soleil est réglé par des intelligences.
La troisième est encore plus déterministe. Un bateau coule ou une maison s’écroule, tout était écrit.
La quatrième reconnaît une semi-liberté, les actions vertueuses s’accordant à la providence divine et le vice ne s’y accordant pas.
La cinquième, celle de Maïmonide, considère que l’homme a la stricte liberté de choix et n’est pas soumis au déterminisme de la volonté divine.
Les thuriféraires du déterminisme sont encore légions et ne sont pas uniquement religieux. Des gourous de la génétique recherchent pêle-mêle le gène de prédisposition à la violence, à l’alcoolisme, à la mélancolie, aux déviances sexuelles, à la musique, à la folie, à l’intelligence, à la dépression nerveuse, à la créativité... Porte ouverte aux manipulations génétiques, au clonage, à la sélection des embryons.
page du codex MaÏmonide
Au 12ème siécle, Maïmonide affirme donc la liberté de l’homme, il affirme aussi la nécessité de la séparation impérative entre foi et raison.
Les communautés juives d’Andalousie avait intégré dans leur enseignement la lecture des philosophes grecques contrairement aux communautés du nord de l’Europe qui l’interdisaient. Maïmonide va plus loin, si loin qu’il fut soupçonné d’être un rationaliste dissimulé sous un théologien. Pour lui toute interprétation des textes bibliques qui ne serait pas en accord avec la raison serait une interprétation erronée. Maïmonide refuse toute approche magique, surnaturelle, imaginaire de la compréhension des textes. Il n’hésite d’ailleurs pas à aller chercher dans des textes païens des explications complémentaires. Sa fidélité à son peuple, à sa culture, son refus du fanatisme religieux s’accompagne d’une capacité à reconnaître une vérité même quand elle est dite par un ennemi.
D'aucuns affirment toujours que le savoir est dans les textes révélés qui comportent toutes les réponses, sans la moindre possibilité d'herméneutique. Toute conclusion scientifique qui serait en contradiction, serait impie donc interdite. C’est ce type de raisonnement qui faillit coûter la vie à Galilée. Il renia ses conclusions, les sachant de toutes façons exactes, proche de l’attitude qu’aurait vraisemblablement prise Maïmonide.
Maïmonide réfute aussi dans le “ guide des perplexes ” l’idée de la centralité de l’être humain dans la création dont il serait aussi la finalité.
Il fut beaucoup attaqué pour ce refus de la centralité de l’homme et en particulier par les Kabbalistes pour qui l’homme est finalité puisque symbole de la divinité. Thomas d’Aquin ne ménagera pas non plus ses attaques contre Maïmonide pour les mêmes raisons. Pour être certains d’être compris de tous, Maïmonide ajoutait : “ L’Homme n’a aucune supériorité sur l’animal, car tout est vanité ”.
Bien sur, Maïmonide est homme de foi et sa mission est de servir Dieu. Mais sa foi n’est ni niaise, ni béate, ni confortable. La philosophie lui est essentielle pour éviter les égarements, pour épurer les scories de l’imagination humaine et s’éloigner des idolâtries. La raison anime son mode de pensée et de compréhension. Il est résolument contre les intégrismes et l’intolérance.
Thomas D’Aquin, Descartes, Kant, Michel Foucault et Lacan font référence à la pensée de Maïmonide, tout comme YechaYahou Leibovitz, 3 grand biochimiste, philosophe et théologien israélien qui enseigna à l’université de Jérusalem ? Leibowitz commença l’enseignement à plus 65 ans, se battit pour que les femmes aient une égalité religieuse dans le judaïsme, et prit, après la guerre des six jours, la tête de ceux qui pensaient nécessaires la création d’un état palestinien. A plus de 90 ans, il manifestait encore dans la rue pour pousser de jeunes soldats à l’objection de conscience. Leibovitz grand commentateur de Maïmonide, a rédigé de nombreux ouvrages sur ses écrits.
Maïmonide mourut en 1204 au Caire. Sa dépouille fut transportée des années plus tard à Tibériade où elle repose.

1. L' histoire des juifs à Montpellier remonte sans doute à la fondation de la ville en 985.
2. Le Guide des égarés Edition Verdier

3. YechaYahou Leibovitz, La foi de Maïmonide, éditions du cerf

A lire : La Confrérie des Éveillés. Jacques ATTALI. Éditions Fayard, sur Maïmonide et Averroes
A voir : Le destin, film de Youssef Chahine sur Averroes
A voir : vidéo "Leibowitz l'homme responsable devant Dieu"
A voir : vidéo "Maïmonide, "homme de foi, homme de pensée"

mardi, 27 novembre 2012

Goofus bird

goofus.JPG


"N'oublions pas le Goofus bird, oiseau qui construit son nid à l'envers et qui vole en arrière car il ne se soucie pas de savoir où il va, mais d'où il vient."

J.L.Borges et Guerrero Margarita - Manuel de Zoologie fantastique - 10/18

samedi, 15 septembre 2012

Nécessités et limites de l’anticléricalisme

Durant des siècles, et encore aujourd’hui dans de nombreux pays (voir l'actualité permanente), des clergés ont exercé (exercent) leur pouvoir sur la société.
L’anticléricalisme, naturellement, est l’expression logique d’une protestation radicale aux abus de pouvoir exercés par les clercs, moines, imams, rabbins, brâhmanes...

Ainsi, en France, pendant tout le 19ème siècle et au début du 20ème, l’anticléricalisme fut un phénomène populaire et quotidien qui s'exprimait par la satire et la caricature.

écrasons l'infâme
illustration pour « Ecrasons l’infâme ! », hymne des libres penseurs
diffusé par « La république anticléricale » dans les années 1880

Mais l'anticléricalisme vient de plus loin.
Ainsi le Carnaval (en italien "enlever la chair") fut une des premières manifestations populaires anticléricales.
Il commençait dans les jours qui précédaient le mercredi des cendres, avant quarante jours de recueillement et de carence (le carême).
En Espagne, lors du carnaval on enterrait un cochon ouvert. Au cours des siècles «cerdina» (porc) est devenu «Sardina» (sardine). On fête encore aujourd'hui, "l'enterrement de la sardine" (célèbre tableau de Goya).

L’anticléricalisme des siècles passés ne faisait pas dans la demi-mesure. Si les slogans tel "A bas la calotte" avaient le mérite d'être simples et percutants, la confusion entre critique d'une politique cléricale et irrespect des personnes était fréquente et les termes employés souvent péremptoires, emprunts d'agressivité et de vulgarité (voir, par exemple, ci-dessous la Marseillaise de l'ineffable Léo Taxil).

L'anticléricalisme avait aussi une faiblesse de fond, une faible analyse théorique. Appuyé sur une critique justifiée mais systématique de la religion, il se définissait essentiellement "contre", en confondant la croyance et l'institution. Travers dans lequel le concept actuel de laïcité se garde, la plupart du temps (?), de tomber.

"La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances."
Tels sont les termes de l'article 2 de la constitution de 1958.
La République "connaît" donc les religions, mais ne les "reconnaît" pas.
Principe essentiel, qui reste à défendre, y compris face à ceux qui veulent, au nom d'une lecture erronée des sourates (salafistes attardés), interdire aux femmes le droit à vivre à visage découvert.

République à visage découvert

L'anticléricalisme, quand il ne tend pas vers le fétichisme, est nécessaire mais doit être sans cesse réinventé.
Calquer sur notre époque un anticléricalisme de style fin 19ème - début 20ème siècle serait bien sur stupide.
Il est aujourd'hui encore une riposte idéologiquement limitée, insuffisante, mais cependant nécessaire.
Exemple : tentative "d'actualisation" de la loi de 1905 ou émergence de la "notion" de laïcité positive (il faut toujours se méfier des adjectifs) par l'ex président de la République, appuyé comme il se doit par le Vatican (les religions seraient désormais "reconnues" par la République).

L'anticléricalisme, ce "séculaire combat de l'humanisme laïque" (Régis Debray) doit encore et toujours riposter.
En n'oubliant pas la lutte contre "l’emprise" sur la société de cet autre clergé, la sphère polico-médiatique.

soutane.jpg


A lire, ci-dessous la Marseillaise anticléricale et la chanson de Montéhus.
Marseillaise anticléricale par Léo Taxil * (1854 - 1907)


- 1 -

Allons ! Fils de la République,
Le jour du vote est arrivé !
Contre nous de la noire clique
L'oriflamme ignoble est levé. (bis)
Entendez-vous tous ces infâmes
Croasser leurs stupides chants ?
Ils voudraient encore, les brigands,
Salir nos enfants et nos femmes !

Refrain

Aux urnes, citoyens, contre les cléricaux !
Votons, votons et que nos voix
Dispersent les corbeaux !

- 2 -

Que veut cette maudite engeance,
Cette canaille à jupon noir ?
Elle veut étouffer la France
sous la calotte et l'éteignoir ! (bis)
Mais de nos bulletins de vote
Nous accablerons ces gredins,
Et les voix de tous les scrutins
Leur crieront : A bas la calotte !

- 3 -

Quoi ! Ces curés et leurs vicaires
Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! Ces assassins de nos pères
Seraient un jour nos meurtriers ! (bis)
Car ces cafards, de vile race,
Sont nés pour être inquisiteurs...
A la porte, les imposteurs !
Place à la République ! Place !

- 4 -

Tremblez, coquins ! Cachez-vous, traitres !
Disparaissez loin de nos yeux !
Le Peuple ne veux plus des prêtres,
Patrie et Loi, voilà ses dieux (bis)
Assez de vos pratiques niaises !
Les vices sont vos qualités.
Vous réclamez des libertés ?
Il n'en est pas pour les punaises !

- 5 -

Citoyens, punissons les crimes
De ces immondes calotins,
N'ayons pitié que des victimes
Que la foi transforme en crétins (bis)
Mais les voleurs, les hypocrites,
Mais les gros moines fainéants,
Mais les escrocs, les charlatans...
Pas de pitié pour les jésuites !

- 6 -

Que la haine de l'imposture
Inspire nos votes vengeurs !
Expulsons l'horrible tonsure,
Hors de France, les malfaiteurs ! (bis)
Formons l'union radicale,
Allons au scrutin le front haut :
Pour sauver le pays il faut
Une chambre anticléricale.


* Léo Taxil s'appelait Marie Joseph Gabriel Antoine Jogand-Pagès.

Chanson de Montéhus * (1872-1952), sur l’air de l’Internationale.

- 1 -

Contre les vendeurs de bêtises,
Contre ceux qui faussent le cerveau,
Contre les tenanciers de l’Eglise,
De la raison levons le drapeau.
Au lieu d’ bâtir des cathédrales.
Et d’ faire des chapelles pour Jésus,
Nous voulons, chose plus idéale,
Faire des gîtes pour les pieds nus.

Refrain :

C’est la chute finale
De tous les calotins,
L’anticléricale
Voilà notre refrain.
C’est la chute finale,
De tous les f... tiens,
L’anticléricale
Fera le mond’ païen (bis)

- 2 -

Assez de messes et de prières,
Nous ne somm’s plus des résignés
Vous n’apaiserez pas nos colères,
Vous avez fini de régner.
Nous ne serons plus vos victimes,
La lumière a frappé nos yeux,
Et nous avons vu tous vos crimes,
Band’ de jésuites, marchands d’ bons dieux.

Refrain

- 3 -

Nous ne voulons ni Dieu, ni prêtres,
Plus d’ prejugés, plus d’religion,
La raison doit guider les êtres,
Hors de tout’s les superstitions.
Des cerveaux, c’est la délivrance,
Des esprits, la tranquillité,
Et c’est la fin de l’ignorance,
Dans les ténèbres,c’est la clarté.

Refrain

- 4 -

Vous êt’s les enn’mis de la science,
Vous êt’s les enn’mis du genre humain,
Vous n’avez ni coeur ni conscience,
Vous n’aimez qu’une chose : le butin.
Nous démolirons vos bastilles,
Ces geôl’s que l’on appelle couvents,
Hors du monde, les noires guenilles,
Vous avez vécu trop longtemps.

Refrain

- 5 -

Eh ! oui, nous ferons taire vos cloches,
Nous ferons sauter vos verrous,
Afin de faire vider vos poches,
A vous, syndicat de filous.
Pendant qu’le peuple dans la misère,
Reste sans pain, sans gîte, sans feu,
Vous entassez, band’ de vipères,
L’argent volé aux malheureux.

Refrain

- 6 -

Vous pouvez sortir vos bannières,
Crier à la profanation,
C’est pour l’humanité entière,
Qu’nous vouons votre abolition.
Pour fêter la chute finale,
Nous prendrons à vos cardinaux
Leur robe rouge et la Sociale
S’en fera de jolis drapeaux.

* Né Paris le 9 juillet 1872, il s'appelait Gaston Mordachée Brunschwig, était l'aîné d'une famille de 22 enfants et a débuté dans la chanson à 12 ans (sous le nom de Montéhus). Ill publia sa première chanson, "Au camarade du 153e", en 1897, à Châlons-sur-Marne.

jeudi, 10 mai 2012

Le cru et le Q.I. *

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Birmanie - Arakan - ethnie Mun Chin ©FD


On refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit.

[...] Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les «sauvages» (ou tous ceux qu'on choisit de considérer comme tels) hors de l'humanité, est justement l'attitude la plus marquante et la plus distinctive de ces sauvages mêmes. On sait, en effet, que la notion d'humanité, englobant, sans distinction de race 1 et de civilisation, toutes les formes de l'espèce humaine, est d'apparition fort tardive et d'expansion limitée. Là même où elle semble avoir atteint son plus haut développement, il n'est nullement certain - l'histoire récente le prouve - qu'elle soit établie à l'abri des équivoques ou des régressions. Mais, pour de vastes fractions de l'espèce humaine et pendant des dizaines de millénaires, cette notion paraît être totalement absente. L'humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village ; à tel point qu'un grand nombre de populations dites primitives se désignent d'un nom qui signifie les «hommes» (ou parfois - dirons-nous avec plus de discrétion - les «bons», les «excellents», les «complets»), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus - ou même de la nature - humaines, mais sont tout au plus composés de «mauvais», de «méchants», de «singes de terre» ou d'«oeufs de pou». On va souvent jusqu'à priver l'étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un «fantôme» ou une «apparition». Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s'employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était, ou non, sujet à la putréfaction.

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d'autres formes) : c'est dans la mesure même où l'on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l'on s'identifie le plus complètement avec celles qu'on essaye de nier. En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus «sauvages» ou «barbares» de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie.

Lévi-Strauss
Race et histoire - L'ethnocentrisme p20, 21, 22 extraits - folio essais

* Bon ! Ma métonymie est approximative et un peu trop caricaturale de celle de Lévi-Strauss sur le «cuit et le cru». Cependant, le «cru» parle aussi de croyance, quant au Q.I. !

1. «à supposer, d'ailleurs, que, même sur ce terrain limité, cette notion puisse prétendre à l'objectivité ce que la génétique moderne conteste» p 10

dimanche, 25 mars 2012

Camus

Camus

Un de mes amis disparaissait il y a quelques mois. Né à Alger, il était un grand admirateur de Camus dont il avait lu tous les livres. Début janvier, j'ai écrit puis lu, pour lui, ce petit texte.
________________

Comment parler de Camus, de l'Algérie, de 1962, de l'exil, moi né dans le froid, en décembre, en Bourgogne. Comment dire la chaleur écrasante qui tombe à midi dans les ruelles de la médina, « l’ombre d’un homme qui marche au soleil… » 1, les voix chantantes des femmes qui s’interpellent d'une maison l'autre, la musique francarabe de Blond Blond, de Reinette l'Oranaise ou de Lili Boniche qui emplit les cours, les murmures du oud.
Je n'ai pas respiré ces odeurs de paprika, de cumin, de ras el hanout, de harissa, d'huile d'olive qui font violemment resurgir la mémoire.
Que sais-je du goût des sardines grillées dans le kanoun, de la finesse du couscous lentement roulé dans les paumes, des pâtes fraîches qui sèchent sur les terrasses.
Et les cris des enfants arabes, kabyles, français, espagnols, musulmans, juifs, chrétiens jouant ensemble.

Camus :
« C’était encore les oliviers, les linges bleus du ciel entre les branches, et l’odeur des lentisques le long des prés roussis où séchaient des étoiles violettes, jaunes, rouges (…)
Depuis la baie à la courbe parfaite tout en bas, une sorte d’élan brassait les herbes et le soleil, et portait les pins et les cyprès, les oliviers poussiéreux et les eucalyptus jusqu’au pied de la maison. Au cœur de cette offrande fleurissaient, suivant les saisons, des églantines blanches et des mimosas, ou ce chèvrefeuille qui des murs de la maison laissait monter ses parfums les soirs d’été. Linges blancs et toits rouges, sourires de la mer sous le ciel épinglé sans un pli d’un bout à l’autre de l’horizon, la Maison devant le Monde braquait ses larges baies sur cette foire des couleurs et de lumières. Mais, au loin, une ligne de hautes montagnes violettes rejoignait la baie par sa pente extrême et contenait cette ivresse dans son destin lointain.
» 2
« Ce pays est sans leçon. Il ne promet ni ne fait entrevoir. Il se contente de donner, mais à profusion. Il est tout entier livré aux yeux et on le connaît dès l’instant où l’on en jouit. » 3

J'ai le même âge que mon ami disparu.
C'était début 1960, je venais d'avoir treize ans et j'entendis parler de Camus pour la première fois. La voiture dans laquelle il se trouvait fit une inexplicable embardée à quelques kilomètres de chez moi ; le village bruissait de cette nouvelle, Camus, prix Nobel de littérature, est mort. Le lendemain, L'Yonne républicaine, le journal local, fut ma première rencontre avec Albert Camus.
Né en Algérie, près de Constantine, en 1913. La famille de son père est originaire du bordelais ; il est tué au début de la guerre de 1914 ; de son père, Camus ne connaîtra que quelques photographies et une anecdote significative : son dégoût devant le spectacle d'une exécution capitale.

Camus :
« Vous n’avez jamais vu fusiller un homme ? Non, bien sûr, cela se fait généralement sur invitation et le public est choisi d’avance. Le résultat est que vous en êtes resté aux estampes et aux livres. Un bandeau, un poteau, et au loin quelques soldats. Eh bien non ! Savez-vous que le peloton des fusilleurs se place au contraire à un mètre cinquante du condamné ? Savez-vous que si le condamné faisait deux pas en avant, il heurterait les fusils avec sa poitrine ?
Savez-vous qu’à cette courte distance, les fusilleurs concentrent leur tir sur la région du cœur, et qu’à eux tous, avec leurs grosses balles, ils y font un trou où l’on pourrait mettre le poing ? Non, vous ne le savez pas parce que ce sont là des détails dont on ne parle pas. Le sommeil des hommes est plus sacré que la vie pour les pestiférés. On ne doit pas empêcher les braves gens de dormir. Il y faudrait du mauvais goût, et le goût consiste à ne pas insister, tout le monde sait ça. Mais moi je n’ai pas bien dormi depuis ce temps là. Le mauvais goût m’est resté dans la bouche et je n’ai pas cessé d’insister, c'est-à-dire d’y penser.
» 4
La mère d'Albert Camus était originaire de Minorque en Espagne ; quasi sourde elle ne saura jamais ni lire ni écrire et comprenait son interlocuteur en lisant sur ses lèvres.

Camus :
« Il y avait une fois une femme que la mort de son mari avait rendue pauvre avec deux enfants. Elle avait vécu chez sa mère, également pauvre, avec un frère infirme qui était ouvrier. Elle avait travaillé pour vivre, fait des ménages, et avait remis l'éducation de ses enfants dans les mains de sa mère. Rude, orgueilleuse, dominatrice, celle-ci les éleva à la dure ». 5
À l'école communale, il est remarqué par son instituteur, Louis Germain, qui lui donne des leçons gratuites et l'inscrit à onze ans sur la liste des candidats aux bourses, malgré la défiance de sa grand-mère qui souhaitait qu'il gagnât sa vie au plus tôt. Camus gardera une grande reconnaissance à Louis Germain et lui dédiera son discours de prix Nobel.

Camus :
« A personne en tout cas, au lycée, il ne pouvait parler de sa mère et de sa famille. A personne dans sa famille il ne pouvait parler du lycée. » 6
J'ai retrouvé Camus quelques années plus tard ; j'avais 16 ans et j'étais pensionnaire dans un lycée technique. Mon professeur de français avait été rappelé pour aller en Algérie, les journaux étaient remplis des discours de De Gaulle, des attentats de l'OAS ; des arabes avaient été massacrés à Charonne, j'étais gaulliste héréditaire à la maison mais proche de mes copains fils de militants communistes au lycée. Nous étions sans doute beaucoup plus politisés que le sont aujourd'hui les jeunes du même âge. Nous commencions à lire.
A la rentrée de 1963, l'expression « pieds-noirs » survint dans notre vocabulaire en même temps qu'arrivait dans ma classe un grand adolescent brun qui nous effrayait. Il devint en quelques jours la réalité vivante de tout ce que nous lisions et entendions à la radio. Hurlant sa haine de De Gaulle qui les avait trahis, sa souffrance d'avoir été chassé de chez lui, d'être ici, dans le froid, dans la précarité. Nous avons tout perdu ne cessait-il de dire ; homme révolté, il nous fit vieillir de quelques années en quelques mois.

Camus :
« (…) il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité, à naître enfin comme homme pour ensuite naître encore d’une naissance plus dure, celle qui consiste à naître aux autres… » 7
« La pauvreté, d’abord, n’a jamais été un malheur pour moi : la lumière y répandait ses richesses. Même mes révoltes en ont été éclairées. Elles furent presque toujours, je crois pouvoir le dire sans tricher, des révoltes pour tous, et pour que la vie de tous soit élevée dans la lumière. Il n’est pas sûr que mon cœur fût naturellement disposé à cette sorte d’amour. Mais les circonstances m’ont aidé. Pour corriger une indifférence naturelle je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire ; le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout. Changer la vie, oui, mais non le monde dont je faisais ma divinité. » 8
Les livres se vendaient en poche et ne coûtaient rien.
Nous lisions Camus, La peste et L'étranger ; Sartre, L'âge de raison, Le mépris.
Nous étions des enfants de la fin de la guerre, La peste nous comprenions. Mais L'étranger nous était quasi incompréhensible, inaccessible. Meursault tue un arabe de cinq balles de revolver. Sans raison, j'étais accablé par la chaleur et le soleil, dit-il.

Camus :
« Meursault n’est pas du côté des juges, de la loi sociale, des sentiments convenus . Il existe comme une pierre ou le vent sous le soleil, qui eux, ne mentent jamais. Si vous envisagez le livre sous cet aspect vous y verrez une morale de la sincérité et une exaltation à la fois ironique et tragique de la joie du monde. Ce qui exclut l’ombre, la caricature expressionniste ou la lumière désespérée. » 9

Sartre me terrifiait, essentiellement le personnage de Daniel, pédéraste, méchant, lâche, un immondice qui n'arrivait pas à exister selon les mots de Sartre ; la scène pendant laquelle il veut noyer ses chats, mais n'y parvient pas, hantait mes cauchemars d'adolescent en quête de sens et d'existence.
Notre classe était coupée en trois. Les enfants de gaullistes, les enfants de communistes et ceux qui ne voulaient pas faire de politique. Les défenseurs de Camus, ceux de Sartre et ceux qui lisaient Mauriac ou Bazin. Je simplifie. Nous étions jeunes, sectaires, simplificateurs et très influençables – certains professeurs développaient leurs opinions en classe.
Sartre était le héros, le héraut, des enfants de communistes.
Au delà commençait la réaction, était le réactionnaire, injure suprême.
Peu leur importait que Camus soit de gauche, ait été un journaliste-résistant, ait participé au journal Combat, qu'il soit prix Nobel de littérature, ait lutté contre les discriminations qui frappaient les musulmans d'Algérie, contre les caricatures du « pied-noir » raciste et exploiteur, même s'il y en eut, refusât le terrorisme révolutionnaire. Il était pacifiste, libertaire, refusant le communisme stalinien. Il faut rappeler qu'à l'époque Sartre disait qu'un « anticommuniste était un chien ».
Camus déclarait en 1957, en Suède, lors de son voyage pour la remise de son prix Nobel : « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois aussi condamner un terrorisme qui est pratiqué aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui peut un jour frapper ma mère ou ma famille. Je crois en la justice, mais je défendrai ma mère avant de défendre la justice. »
Cette phrase nous faisait disserter pendant des heures, les camusiens affirmant qu'une société qui vous oblige à choisir entre votre mère et la justice n'est pas une société juste, défendable.
Sur cette phrase et sur les positions de Sartre qui restera communiste et aveugle jusqu'au bout - même après le Printemps de Prague de 1968, l'histoire a, semble-t-il tranché.
Je pense que mon ami aurait su mieux que moi dire l'importance de cet écrivain pour un enfant de l'Algérie, mais il aurait sans doute été étonné aussi de savoir combien cette histoire fut, ici, en écho, d'une grande importance, pour l'évolution, la compréhension du monde des adolescents de son âge.
Je vous propose d'écouter une chanson de Lili Bonniche : Alger, Alger.



F.D.
  1. Camus, in Le premier Homme
  2. Camus, in La mort heureuse
  3. Camus, in Noces, L'été à Alger
  4. Camus, La peste
  5. Camus, dans un brouillon de L'envers et l'endroit
  6. Camus, in Le premier Homme
  7. ibidem
  8. Camus, in L'envers et l'endroit
  9. Lettre d'Albert Camus à R. Hadrich, 1954

vendredi, 9 décembre 2011

La fraternité

Inde orissa marché


Préambule

Nous parlons souvent de fraternité. Nous nous disons frères. Mais qu'en est-il exactement ?
Historiquement le mot frère ne signifiait que le masculin. Mais, aujourd'hui, la fraternité ne saurait, dans l'usage que j'en fais, être compris que dans son sens universel. Le mot sororité existe, mais sa signification est trop éloignée de celle de fraternité. D'après le petit Robert, la sororité est une communauté de femmes.

Histoire

Le mot fraternité, fraternitas en latin, adelphos en grec, est un dérivé d'un mot qui désigna longtemps un moine, frater 1; mot lui même dérivé du sanscrit bhrātr̩, qui donnera également brother en anglais, bruder en allemand, ou brat en russe.
Au sens originel la fraternité est le lien moral qui unit frères et sœurs, nés soit du même père et/ou de la même mère, soit, dans certaines sociétés, d'un ancêtre commun.
Au sens plus ou moins élargi, c'est devenu, dans certains lieux, à certaines périodes, le lien entre individus qui se sentent appartenir à un même ensemble : pays, nation, communauté, association… Dans son sens occidental actuel, elle peut être considérée comme la forme laïcisée et politisée de la charité chrétienne , vertu qui porte à vouloir faire le bien d'autrui. (Godin, dictionnaire de philosophie)
« Salut et fraternité » fut le salut des révolutionnaires de 1789.
Le terme apparaît en troisième position, et pour la première fois, dans les textes fondateurs de la France en 1848 à l'article IV de cette constitution : « Elle (la République française) a pour principe : la liberté, l'égalité et la fraternité. »
Enfin mais pas à la fin, la fraternité est citée dans le premier article de la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

Racines

« La grande force de l'idée de création, telle que l'apporta le monothéisme 2, consiste en ce que cette création est ex nihilo – à partir de rien.
Adam est absolument autre que son Créateur, conçu séparé, libre d'obéir ou de désobéir, sans déterminisme. Que l'Homme soit juste ou injuste, donnant l'amour ou donnant la haine, il est créé responsable, il a le choix et ne peut prendre pour argument une hérédité ou la fatalité d'un destin. Il est créé être unique, contrairement aux bêtes qui sont créées en nombre.
Le talmud dit « l'homme frappe maintes et maintes pièces de monnaie d'un même sceau, et toutes se ressemblent, mais le Saint, béni soi-il, frappe chaque homme du sceau d'Adam et aucun d'entre eux n'est semblable à un autre. » 3
Tous nés d'Adam, tous de la même famille, tous frères.
Mais cette parenté a t-elle pour corollaire la Fraternité ? Certes non, l'Histoire et les histoires en sont pleines, Abel et Caïn, Joseph et ses frères, Romulus et Rémus, Arjuna et Bhagavad, Antigone et Ismène...

Existe-t-il une fraternité naturelle ?

Pour le peuple juif, la fraternité politique et sociale ne naît pas par les lois, n'est pas la résultante de droits et de devoirs, elle est l'Alliance originelle entre Dieu et les hommes, inscrite en eux, nous dirions aujourd'hui dans leur inconscient. Alliance qui fait de tous les hommes les fils du Père, qui les fait responsables les uns des autres. Une fraternité inscrite qui ne vient ni du cœur, ni d'un raisonnement rationnel. Une fraternité pour laquelle l'essence – Dieu, l'Alliance - précède l'existence.
Pour les chrétiens, Jésus renouvelle l'Alliance et reprend le précepte de Lévitique 19,18 « Et tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Dans son 1er épître Jean dit : « celui qui prétend être dans la Lumière tout en haïssant son frère est encore dans les ténèbres ». Plus universel, Jésus ne limite pas la fraternité au père, à la mère, aux frères et aux sœurs de sang. Évangile de Marc, 31-35 « Qui est ma mère ? Et mes frères ? Et promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de Lui, il dit : Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m'est un frère et une sœur et une mère. 4». Tous fils du Père, tous frères.
Tout comme les juifs faisaient de l'Alliance, la fraternité originelle, Jésus substitue une fraternité de sang à une fraternité de foi. L'amour affectif pour la parenté ne devant pas limiter la capacité d'entendre la parole de Dieu et d'entendre l'Autre.
Une « fraternité appelée à respirer au grand vent de l'altérité et non à respirer confinée dans l'aire souvent asphyxiant des familles, ce qui permet, en retour, à la fraternité de sang de bénéficier, elle aussi de ce souffle. » 5
Pas une fraternité limitée à la Cité-mère comme à Athènes, mais due à tous quels que soient l'origine, le statut social, le genre, même s'il est un ennemi (Mt 5,44-47). C'est ce qui est dit dans les évangiles, plus rarement ce que fit l'église ensuite (Génocide des indiens d'Amérique du Sud, Controverse de Valladolid...). En occident, à partir du siècle des lumières et pendant les siècles suivants, la fraternité encore trop marquée de transcendance est considérée comme un obstacle, une difficulté à concilier l'autonomie, la capacité à se donner ses propres lois et à se régir d'après elles. Les sociétés occidentales modernes substitueront l'humanité, la solidarité, à la fraternité. 6 Solidarité le plus souvent sociale, qui pourrait être définie comme l'action collective d'un groupe unie par une communauté de destin : corporation, entreprise, ville, nation...
En perdant sa dimension transcendantale, la fraternité change alors de nature. Elle n'est plus nécessairement une relation d'amour, même si elle peut aussi en contenir ou y conduire. Elle se définit progressivement comme une attitude de non-nuisance, de bienveillance, de respect, de refus de la haine et de reconnaissance de l'Autre dans son individualité.
Être fraternel implique alors plus la raison que l'affectif, n'implique plus l'obligation impérieuse d'aimer l'Autre, quel qu'il (ou elle) soit ! Il devient alors possible d'apprendre la fraternité, de la cultiver, de la développer, de la faire croître.

Quel rapprochement entre fraternité et égalité ?

L'égalité n'est pas l'identité. L'identité renferme toute la problématique du rapport entre le collectif et l'individuel, entre le déterminisme social (classifications, statuts sociaux ou professionnels), et la singularité individuelle (identité pour soi, ou personnelle). 7
L'égalité implique la reconnaissance des différences identitaires. La recherche d'égalité est nécessaire parce que nous sommes tous inégaux. Et la fraternité devrait être alors le liant que les valeurs contractuelles de la liberté et de l'égalité négligent.
Mais la fraternité n'existe t-elle dans un groupe humain que quand ils ont un objectif commun ? Et n'existe-elle que le temps d'atteindre cet objectif ? Quand les inégalités identitaires cèdent, un temps, pendant une guerre, une révolution de printemps, une campagne électorale, une coupe du monde de foot-ball, un concert, une fête... Ne devrait-on pas parler alors de fraternisation, d'un morceau de fraternité dans un espace-temps quelquefois très restreint ?
Même ceux pour qui la haine est première, les hooligans, par exemple, qui, par la violence, réfutent d'avance toute apparition d'un morceau de fraternité chez les autres, fraternisent eux aussi pour tuer. Et Il est d'autres fraternités délétères, celles des colonisateurs, des dictateurs, des contre-révolutionnaires qui baptisent du nom de fraternité la « communauté de leurs crimes […] Dans les partis autoritaires, la fraternité est la forme la plus immédiate et constante de la terreur » 8
Et il existe aussi des fraternités pour tuer à bon droit l'ennemi, qu'il soit ou non porteur de haine.
Aux armes, citoyens
Formez vos bataillons
Marchons, marchons !
Qu'un sang impur...
Sartre, pour qui l'existence précède évidemment l'essence, pense que l'homme ne devient ce qu'il est qu'en vertu de la négation intime et radicale de ce que l'on a fait de lui, que cette violence est inévitable, que la fraternité ne peut naître autrement. Les esclaves contre les colonisateurs, la résistance contre le nazisme
... Mais comment tuer sans la haine, sans que la haine soit première ? Et comment après la fin de l'oppression, de la terreur, faire que la terreur passe au second plan et que seule la fraternité vive ?
Dans les maquis de la résistance, le refus de soumission fut le moteur de l'action, plus que la fraternité qui fut sans doute le lien nécessaire, mais second, même s'il en naquit des fraternités admirables.
Hanna Arendt situe plus précisément la fraternité du côté du ressentiment contre la persécution et le malheur, qui caractérise surtout les peuples « parias », tandis que les peuples libres préfèrent l'amitié. Elle en fait le trait distinctif des peuples réduits à l'impuissance politique, de tous ceux qui sont voués à l'oppression, à l'exploitation, à l'esclavage et qui cherchent à travers elle un réconfort à défaut de pouvoir lutter efficacement pour la justice et la liberté. 9
Elle pense que la liberté et l'égalité ne peuvent grandir sur la base du partage de la souffrance. L'humanitarisme issu de la compassion isole chacun, plutôt qu'il ne promet un monde commun. Il déchargerait du souci [de créer] une communauté politique capable d'unir la diversité de ses membres, dans le respect de leur altérité, par un agir commun.
La fraternité, quand elle est trop compassionnelle, resterait sans pertinence politique. D'ailleurs, la compassion, qui réduit l'Autre à sa misère, est-elle un vecteur de la fraternité, ou d'autre chose ? Fraternité assez discutable que l'humanitaire en effet, enfant adultérin de la baisse du religieux, d'Auschwitz et de la télévision, le tout portant souvent la marque de l'occident chrétien dans la « position du missionnaire (population en dessous, civilisateur par-dessus). » 10

Alors, quelle fraternité ?

L'homme se sent, avec angoisse, seul face au silence du cosmos, « jeté dans une nature sans bienveillance, une nature où il éprouve [sa propre] étrangeté au point de songer seulement à la dominer. » 11
Pour dire ce silence, Robert Antelme, dans L'Éspèce humaine, récit de sa déportation dans les camps de Buchenwald et de Dachau, écrit « On peut brûler les enfants sans que la nuit remue. Elle est immobile autour de nous [...]. Les étoiles sont calmes aussi, au-dessus de nous. Mais ce calme, cette immobilité ne sont ni l'essence ni le symbole d'une vérité préférable. Ils sont le scandale de l'indifférence dernière. 12» « On ne pouvait puiser de vraie force hors de la fraternité avec les autres d'ici » 13
La bonté, face au silence du ciel, ce presque rien qui transforme autrui en frère, ne saurait effacer la dépravation humaine, malgré tous les efforts désespérés pour trouver le chemin du « frère » derrière l'écorce de l'individu vicieux qui vous terrorise. 14 Tous les exemples des camps d'extermination montrent que ces efforts désespérés sont voués à l'échec. Ce qui pose douloureusement la question de la fraternité vis-à-vis de l'ennemi.
Alors, si la fraternité n'est pas un état de nature, peut-elle être un but de civilisation» 15, alors que l'appel aux bons sentiments et les injonctions moralisatrices sont inopérantes.
Hannah Arenth nous dit que la fraternité ne suffirait pas à constituer une communauté politique. Mais la liberté et l'égalité seules ni suffisent pas non plus.
Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, qu'en serait-il d'une justice qui ne penserait que fonction et exigences sans humanité 16, sans responsabilité pour autrui, sans volonté de « restituer le prochain à la fraternité humaine » 17
Il reste donc à définir les conditions et moyens politiques ou sociétaux qui permettraient l'éclosion et la pérennité de la fraternité.
« Nous vivons une période de glaciation du sacré, dont il appert qu'il est chose trop sérieuse pour être laissée aux seules institutions religieuses, » 18 y compris à l'humanitaire.
Nous vivons une période « bénie » où les vilains, les riches, les croisés ne mettent plus la croix sur le torse mais dans le dos, ne font plus le malheur des pauvres, puisqu'ils aident, secourent, bâtissent des écoles, des hôpitaux, des dispensaires à leur gré. Saint Bill Gates. Nous, moi, riches tout de même, donnons au Sidaction, au Téléthon, à Greenpeace, aux Somaliens,...
Et si nous exigeons un état de droit à l'intérieur, nous nous satisfaisons cependant d'être un état-voyou à l'extérieur, et « les forbans du grand large sont mieux traités que les modestes casseurs de nos banlieues […] gendarmes qui menottent les seconds [et se mettent], à Roissy, au garde-à-vous pour les premiers. » 19

On ne naît pas fraternel on le devient.

Apprendre à écouter, à parler, à mieux connaître l'Autre. Nous ne comprenons, ne jugeons qu'à l'aune de ce que nous sommes. Nous comprenons mal, ce qu'est la Chine, l'Iran, Barbès, un adolescent des cités. Le dialogue des civilisations - nouvelle vieille lune - est un monologue cloisonné. L'ignorance n'est pas un alibi. Faire un pas de côté n'est pas interdit par la génétique.
De plus, appartenance ne veut pas dire dépendance : qu'il s'agisse de la famille où l'on naît par hasard, de la religion à laquelle 90% des humains hérite pour des raisons géographiques, climatiques, de notre culture quand il en est mille autres, des opinions politiques de ses parents, de son pays, de son milieu, de sa classe.
« Briser le cercle de famille. Feinter le chromosome » comme le dit Régis Debray. On peut toujours dépasser son origine, jusqu'à un certain point, à plus forte raison si l'on n'est ni noir, ni basané dans un pays de blancs.
Expliquer, comprendre, dès que possible dans l'enfance, que l'Autre est mon égal, en droits, en devoirs, en respect, parce que nous sommes tous inégaux dans l'extérieur, dans la vie, dès la naissance, tous différents. La fraternité ne peut naître que d'êtres inégaux qui se reconnaissent égaux. Le terme ne pouvait donc s'inscrire dans la devise républicaine, qu'en dernier, après celui d'égalité.
La fraternité, prosélytisme de l'estime, de la bienveillance et de la sympathie.
Mais la carte n'est pas le territoire, le nom, n'est pas la chose. Il est des fraternités déclamées, qui n'ont que le goût, la couleur, les gestes, les rituels, les accolades. Fraternités parodiées.
La fraternité se fait à ses risques et périls. Celui d'être face à ce que nous sommes.
Il est toujours possible d'élever de vives protestations contre les monstruosités et les barbaries, les intolérances, les esprits fermés, les racismes et de rejoindre la famille des sans-préjugés, des bienveillants, des écouteurs. Mais comme d'habitude, il est plus facile de consommer que de produire dans la réalité des terreaux qui font pousser du fraternel : associations caritatives, culturelles, sportives, compagnonnage, confréries, congrégations, frairies confessionnelles ou anticléricales « qui laissent encore, quelquefois, filtrer la belle lumière des commencements. » 20
La fraternité a sa technologie simple, prosaïque, efficace pour justement passer de la consommation à la production, de la parole à l'acte.

Reprenons le programme de Michelet en 1848 :
  1. si la fraternité est laissée au sentiment , elle n'est pas efficace ou elle l'est pour une heure d'élan. ( C'est moi qui confirme, la fraternité n'est pas l'amour, même si elle peut en contenir.)
  2. Si la fraternité est écrite en loi et impérative, elle n'est plus fraternelle .
  3. Si vous voulez qu'elle s'étende, il faut qu'elle soit volontaire.
Et le programme de Régis Debray :
  1. Là où fonctionne une fraternité, il y a un « fratriarche » (le vénérable, l'hôte, le bienfaiteur, le chorège dans le chœur, le chef d'orchestre, l'archonte dans la fête, le liturge dans la liturgie, le coach à l'entraînement. Et dès qu'il n'y en a plus, ou qu'il y en a trop, elle ne fonctionne plus).
  2. Ceux ou celles qui nouent entre eux des liens fraternels coupent plus ou moins ceux qui les liaient au reste du monde, par degrés, du discret au secret. Les fraternités qui se montrent, se vantent. Celles qui fonctionnent mettent des serrures. La fraternité, c'est l'universel derrière un mur, mais avec une porte. « Le lieu est sacré quand il fait lien, mais c'est le lien qui fait lieu, non l'inverse. » 21
  3. Les communautés fraternelles, quand elles naissent de l'adversité, ont du mal à se passer d'adversaires.
  4. Là où il y a du commun et qui dure, il y a du qui surpasse, et si plus rien ne surpasse, il n'y a plus rien de durable, ni de commun.
Que j'illustrerais par la phrase de Malraux à propos de sa flottille aérienne en Espagne : « l'ensemble de cette escadrille est plus noble que tous ceux qui la composent. »

FD

  1. [Début xiiie s. fratre « frère » (Renclus de Moiliens, Miserere, éd. A.-G. van Hamel, 169, 7)]; 1. ca 1220 fratre meneur (G. de Coinci, Mir. Vierge, éd. V. F. Koenig, I Mir 11, 1428); 1532 iron. frater « moine » (Rabelais, Pantagruel, éd. Ch. Marty-Laveaux, t. 1, p. 298, chap. 16);
  2. 22,3 milliards de chrétiens, 1,3 milliards de musulmans, 14 millions de juifs, soit un total de 4,6 milliards d'humains, évaluation 2003.
  3. Sanhedrin 38a
  4. Évangile de Marc 3, 31-35
  5. Catherine Chalier, La Fraternité, un espoir en clair-obscur, Buchet Chastel, 2004, p.58
  6. Ibid. p 94
  7. Wikipédia
  8. Sartre, Critique de la raison dialectique, Gallimard,
  9. Hanna Arendt, De l'humanité dans de sombres temps, Gallimard, 1974, pp. 21, 25
  10. Régis Debray, Le moment fraternité, Gallimard, 2009,p. 168
  11. Catherine Chalier, La Fraternité, un espoir en clair-obscur, Buchet Chastel, 2004, citant Pascal, p.36
  12. Robert Antelme. L'Espèce humaine, Paris, Gallimard 1957, pp. 116
  13. id. pp. 200
  14. E. Guinzbourg, Le ciel de la Klyma, Seuil, 1980
  15. Jacques Attali,. Fraternités. Une nouvelle utopie, Éd. Fayard, 1999
  16. Wilipédia : « Le concept d'humanité est à rapprocher de la notion de nature humaine qui souligne l'idée que les êtres humains ont en commun certaines caractéristiques essentielles, une nature limitée et des comportements spécifiques. » Le concept ne devenant valide que si ces caractéristiques humaines essentielles et ces comportements sont considérés comme naturellement positifs.
  17. Emmanuel Lévinas, Nouvelles lectures talmudiques, Ed. De minuit, p.20
  18. Régis Debray, Le moment fraternité, Gallimard, 2009, p.102
  19. Régis Debray, Le moment fraternité, Gallimard, 2009,p.190
  20. Ibid. p. 278
  21. Régis Debray, Le moment fraternité, Gallimard, 2009, p.63

dimanche, 17 juillet 2011

Le sourire

copyright FD
Bhoutan - Thimfu - ouvrier d'une usine de fabrication de papier

Ce qui est fâcheux avec ce thème du « sourire », au-delà de l’abondance de textes qui vous empêtre de cent pages et mille références, c’est le caractère souvent cucul, voire niaiseux de la littérature sur le sujet, surchargée de bondieuseries affligeantes, d’anges radieux, d’âmes charitables, de bons sentiments pâteux, de maximes sucrées.
Me pose également problème, dans nos cultures occidentales, une comparaison entre rire et sourire qui me paraît assez suspecte.
Le rire, trop bruyant, incontrôlé, serait assis sur le banc de la plèbe, comme un laisser-aller douteux, un manque de retenue, de tenue ; alors que le sourire camperait sur les plus hautes marches de la hiérarchie des émotions humaines, parce que silencieux, discret, délicat ; il révèlerait une distinction, une intelligence.
Voltaire : «Il est permis de rire, mais de grands éclats de rire sont indécents».
Ainsi, n’imaginez pas un instant que la reine d’Angleterre puisse rire, pouffer, s’esclaffer s’esbaudir même, en public, se tapant sur les cuisses, bourrant d’un coup de coude les côtes du prince Charles tout en lui balançant une œillade entendue.
Et je n’oublie pas ce qu’a écrit un autre anglais, (Shakespeare - Hamlet) «On peut sourire et sourire et pourtant être un scélérat».
Qu’il soit donc bien entendu que, si je suis plus enclin à sourire qu’à rire, par timidité peut-être, j’affirme néanmoins que, comme on le dit dans mon ascendance bouchère, une bonne rigolade vaut bien un beefsteak. Quelque fois saignant, je vous l’accorde.
J’ai un troisième problème avec le mot sourire et son étymologie.
Construit à partir du latin « ridere» et du préfixe « sub », le sourire apparaîtrait avant le rire, il serait même une sorte de rire «au rabais», un rire léger, ébauché, affaibli, inachevé, esquissé.
Littré parle même de rire sans éclat, par un léger mouvement de la bouche et des yeux.
Quant au philosophe Alain, inévitable sur le sujet, il écrit : « Le sourire est la perfection du rire ».
Bon ! Je ne partage pas ce rapprochement permanent.
« Le rire et le sourire se tournent souvent le dos ». « L'esprit et l'humour ne font pas fatalement rire, parfois à peine sourire. [Pourrait]-on du moins embrasser tout cela sous la notion large de comique ? Mais le sourire absolu, celui d'un bouddha khmer, [de l’ange de Reims, ou de la vierge dorée d’Amiens] n'appartiennent au comique d'aucune façon».
L’étymologie est donc en partie trompeuse. Elle n’est d’ailleurs pas la même dans toutes les langues, « laugh » et « smile » en anglais par exemple sont deux mots sans racine commune. Il existe une racine indo-européenne (s)mei- signifiant sourire, qui a donné en grec μειδιάω (meidiaô) et en anglais smile.
Le sourire est une attitude, une expression, une mimique, une émotion, un comportement, un silence. Il a ses propres motivations et plus que le rire, il est le plus souvent un acte volontaire.
L’homme rieur lâche prise, émet, convulse, agite. Il participe d’un jeu, quelle que soit la nature de ce jeu.
Le sourire est un message que l’on envoie ou renvoie.
Le rire « est abandon de gouvernement » suivant la formule d’Alain, l’homme sourieur est dans la mesure, dans la maîtrise.
L’homme rieur vit une situation, le même homme sourieur vit un état.

Petite physiologie du sourire

Georges Dumas, éminent membre de l’Institut, de l’académie de médecine et professeur à la Sorbonne écrivit dans un remarquable ouvrage sur le sourire paru en 1948, illustré de planches d’écorchés qui vous donnent immédiatement l’envie de sourire, si l’on veut bien les regarder avec un peu de distance.
Il spécifie, avec beaucoup de bon sens que « Ce n'est pas seulement la bouche qui sourit mais les joues, le nez, les paupières, les yeux, le front, les oreilles, et si l'on veut bien comprendre la nature et la signification du sourire, il importe de ne négliger aucune des parties du visage par lesquelles il s'exprime. ». Pour ceux que cela intéresserait, « le buccinateur attire en arrière les commissures des lèvres ; l'élévateur de l'aile du nez et de la lèvre supérieure ainsi que l'élévateur propre de la lèvre supérieure exercent l'action indiquée par leur nom, le petit zygomatique attire en haut et légèrement en dehors la partie de la lèvre supérieure à laquelle il s'insère, le grand zygomatique attire en haut et en dehors la commissure labiale et le risorius de Santorini l'attire en arrière. »
image d'un écorché
Et par souci d’honnêteté, le Professeur Dumas ajoute que le petit zygomatique, l'éleveur de la lèvre supérieure et l'éleveur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure sont également les muscles du pleureur, voire du pleurnicheur. Le passage du sourire joyeux au sourire triste ou de désappointement serait donc physiologiquement prévu.
Théodor Piderit, médecin allemand très 19e siècle, considérait les yeux comme le miroir de l’âme et pensait même que « les contractions de l’orbiculaire et des muscles des joues exercent sur […] l'œil, une pression suffisante pour augmenter la tension et l'éclat du contenu liquide ».
Le sourire ferait donc briller le regard !
Darwin, rompt avec ces conceptions téléologiques, renonce à découvrir la finalité des expressions pour se tourner vers la recherche de leurs causes et en donner une interprétation rationnelle. Pour lui, le caractère inné des mouvements de l’expression ne signifie pas qu’ils remontent à la création de l’homme. Ils ont été acquis indépendamment de tout dessein divin au cours d’un processus de formation graduel dont ils sont le résultat fortuit.
Pour faire simple, c’est parce qu’il avait des raisons de sourire ou de pleurnicher, que l’homme a pleurniché et souri et développé son grand zygomatique et non l’inverse.

Sourire et cultures

Les intentions et réflexes qui font naître le sourire me paraissent être à la fois éminemment semblables et variables en fonction des peuples et des cultures. Impossible de savoir si nos ancêtres souriaient sans les écrits et l’art. Il nous faut donc nous y référer.
Le Dieu de la Bible ne rit pas. Ainsi, quand Sara apprit qu’elle aurait un enfant, elle se mit à rire en elle-même et dit : « Tout usée comme je suis, pourrais-je encore jouir ? Et mon maître est si vieux ! » Dieu dit à Abraham : « Pourquoi ce rire de Sara ? » (à noter que Dieu ne parle pas directement à Sara !). Sara nia en disant : « Je n’ai pas ri » car elle avait peur. « Si ! reprit Dieu, tu as bel et bien ri».(Gn18,1-15).
Il y a Isaac, leur fils, dont le nom signifie « Il rira » ou « la joie », mais le rire biblique est plus souvent celui du sot - celui de l'homme qui marche hors de la vérité - que le rire du juste. Le rire du sot est impur, celui du juste est discret, il peut se dégager de la polémique et exprimer le soulagement de l'âme comblée par Dieu (Ps 126,2; Jb 8,21).
La moquerie est l'équivalent du refus de croire. Ainsi, les moqueurs se font entendre au Calvaire (Mc 15,29s; Lc 23,35s).
Jésus devait sourire aux enfants - preuve de sa part d’humanité. Cependant Il disait qu'un certain rire, celui des satisfaits (on parlerait sans doute aujourd’hui des nantis) (Lc 6,25; cf Jc 4,9) ne durerait pas, et promettait à ceux qui pleurent le rire d'une joie définitive (Lc 6,21) ! Le Vocabulaire de théologie biblique est formel, le mot sourire n’y paraît pas. On ne se marre guère dans la Bible.
En Grèce, Aristote dans le court passage de sa Poétique qu’il consacre à la comédie, écrit que celle-ci « traite de ce qui est risible, et ce qui est risible est un aspect de ce qui est honteux, laid ou vil. Si nous nous trouvons en train de rire d’autrui, ce sera parce qu’il manifeste un défaut ou une marque de honte qui, bien qu’elle ne soit pas douloureuse, le rend ridicule. Ceux qui sont les plus risibles sont par suite ceux qui nous sont, d’une certaine manière, inférieurs, surtout moralement, bien que leur caractère ne soit pas entièrement vicieux. »
Par ces deux héritages, le juif et le grec nous héritons de cette dévalorisation multi-millénaire du rire qui me paraît subsister aujourd’hui encore.
Pourtant, les grecs disposaient de deux mots « gelaô » le rire, « meidiaô » le sourire.
kouros
La statuaire en témoigne. Les statues des kouros et des korés de la période archaïque arborent un délicieux visage souriant.
Mais ce sourire sera de courte durée. Pendant la période classique la statuaire est marquée par l'austérité, la sobriété des formes et des visages. Ceux-ci sont impassibles, graves. Leur immobilité exprime l’idée que les grecs se faisaient de la dignité de leurs Dieux, des héros mythiques et de l’homme libre.
Les romains, quant à eux, ne possèdent qu’un seul mot, le « risus » qui englobe ce que nous appelons rire et sourire. Et leurs statues ne se révèlent guère plus souriantes. Par influence de la statuaire grecque, par souci de réalisme. Les personnages sont fiers et austères. Les personnages masculins sont vêtus de la toge des grandes figures du gouvernement ou de la cuirasse des héros guerriers caractérisant leur fonction, leur rang. Seules les statues de satyres étaient alors hilares mais grotesques.
etrusque
scribe

Et pourtant quelques siècles avant, il y eut l’Italie avant Rome, il y eut les étrusques.
Le poète italien Vincenzo Cardarelli écrit « Ici ria un jour l’Etrusque, allongé, le regard effleurant la terre pour se perdre dans la mer… »
Le sourire étrusque illuminera toute la statuaire pendant deux siècles et Léonardo s’en souviendra.
Dans leurs nécropoles silencieuses de Tarquinia, les statues assises sur leur sarcophage, montrent leur visage doux et confiant devant la mort, confiant en leur déesse-mère.
Aux Ve et VIe siècle avant notre ère, le sourire, qui éclaire aussi le visage des humbles scribes d'Egypte, est présent dans l’art des grandes civilisations de la Méditerranée.
Au 3ème siècle Gallien identifiait les quatre humeurs, situait la bile noire dans la rate, à l’origine de la mélancolie. Et pour de nombreux siècles, ces mauvaises humeurs, sang, bile, phlegme et autres mauvaises causes firent s’éteindre, au début du premier millénaire en Occident, les sourires des statues.
L’art chrétien ne le servit guère ensuite, malgré le thème de la nativité. Il faudra attendre le 12ème siècle pour que les compagnons extraient de la pierre le sourire des anges des cathédrales, symbole d’une foi et d’une espérance enfin joyeuses.
Il y eut donc le sourire rémois.
Robert Antelme : « À l’écart, il y a cet ange qui sourit, la tête penchée. Il n’appartient pas au monde qu’il côtoie : statues qui sont des cariatides, sereines sans doute, car la vérité qu’elles expriment est déjà bien affirmée, moins lourde à porter, familière, mais les cariatides tout de même de cet ensemble, de ce corps qu’elles constituent à elles toutes, immuable. Lui ne porte rien. Des anges de la chrétienté, il est sans doute le seul qui n’appartienne pas à cette histoire. Il n’est pas surpris des larmes des femmes, il n’est pas non plus dans la joie commune, dans la gloire de tous, ni dans le peuple des délicieux musiciens, il ne triomphe d’aucun mal : en rien, il ne participe au Pouvoir. Il ne règne pas.
ange au sourire
Le sourire de Reims fait mieux saisir combien celui du Bouddha et de l’extrême Orient est le sourire de l’autorité. Tout est renvoyé à la lourde égalité, tout est par essence dans la vanité de tout, et sans doute ce mouvement de renvoi ne pouvait-il s’incarner que dans un sourire, et sans doute aussi ce sourire ne pouvait-il être que celui de l’autorité.[…]
Être sans pouvoir, c’est son essence : son sourire ne peut être celui du règne. Être de toujours, mais surtout devoir être toujours, et ce sourire ne peut être celui de l’ironie.
La légère inclination de la tête, où sont la connaissance et l’obéissance : l’habitude. Le commandement auquel il obéit, c’est le regard, n’importe quel regard, sur n’importe quoi. De l’homme à l’herbe, de l’homme à l’homme, de l’homme à l’absent, ce qui est là, c’est sa figure. Étouffée ou radieuse, elle est là, obligée. Parole, image, musique, tout le dit et rien. Il est au cœur du domaine où toute relation va naître. Éternellement recommencée. Ne possédant rien, ne pouvant rien, il est obligé d’être là toujours. Et s’il arrive que l’on dise : “ la seule transcendance c’est la relation entre les êtres ”, dans le bonheur et dans les larmes, c’est lui que l’on voit. Otage régulier de cette prodigieuse bastille, ni maître ni frère, il est dans ce qui se passe, ce qui ne peut pas ne pas être reconnu.»

jayavarman vii.
A la même époque, à Angkor et au Bayon, sur les statues de Bouddha, d’Avalokitésvara et du roi Jayavarman VII, le bouddhisme théravada dessinait le sourire de celui qui ne règne pas, le sourire khmer. Un sourire sincère qui masque sans hypocrisie, qui met la douceur dans le paraître, la distance dans l’harmonie de la relation à l’autre.
L’écrivaine khmère Claire Ly dit : « La personne est un sujet changeant, une entité marquée par la loi de l'impermanence. Il est impossible de saisir pour toujours cet être profond. Devant cette impossibilité, il est important de soigner le «paraître». La face devient donc la dignité même de la personne. Le sourire khmer est […] une façon de garder la face pour soi-même et pour son interlocuteur. Parler, avec le sourire, du génocide de Pol Pot à un étranger est la façon khmère de le respecter. Le sourire est aussi un voile intérieur qui préserve […] de ses propres sentiments, un sourire tourné vers l'intérieur. »
Avec la Renaissance, dès la seconde moitié du Quattrocento en Italie, tout l’élan de la nouvelle confiance en l’être humain, porté par l’idéal humaniste, impose le visage comme le lieu privilégié de l’expression spirituelle, de la représentation des sentiments, des humeurs et des états d’âme.
Alors il y eut Léonardo…

Les mots du sourire

Voici quelques adjectifs pour tenter de cerner, ce signe éphémère, ce presque rien, le sourire…
- Le sourire accueillant, « Bonjour, comment vas-tu ? »
- Agacé : « si ce chat continue de miauler, il se pourrait qu’il finisse en civet ».
- Aguichant : « et Eve lui tendit une pomme ».
- Amical : il peut-être accompagné d’un léger mouvement de la main et d’une douce agitation du bout des doigts.
- Aux anges : défini généralement le sourire du bébé, même quand il est issu de parents non croyants.
- Béat, strictement réservé aux bienheureux.
- Benêt : personnellement utilisé dès l’âge de 6 ans, devant un tableau noir, quand j’avais préféré jouer au billes plutôt qu’apprendre ma récitation.
- Boudeur : très pratiqué chez certains adolescents.
- Cauteleux : « le ministre nous annonçait des mesures de plus en plus dures avec son éternel sourire cauteleux et sa voix adipeuse »
- Commercial : sorte de paralysie faciale du vendeur autorisant le client à négocier immédiatement un rabais.
- Complice : s’accompagne le plus souvent d’un léger clignement des deux yeux.
- Condescendant : celui de votre hôte quand vous avez bu d’un seul trait l’intégralité du rince-doigts.
- Contagieux : quand toute la tablée vous voit boire le rince-doigts.
- Crispé : généralement affiché par le barman quand vous lui annoncez que vous n’avez plus de monnaie pour le pourboire. Accompagne la réponse « ça ne fait rien».
- Cruel : quand s’approche un 15 tonnes et que musarde l’affreux chat miauleur de la voisine.
- De convenance : intégralement fabriqué, n’exige que l’utilisation du petit zygomatique .
- De satisfaction, exemple :« il termina son dessert, but lentement son café, porta sa main dans la poche de sa veste quand son collègue lui dit – non laisse, c’est pour moi »
- Diabolique : encore plus redoutable s’il est satanique.
- Eclatant : déclinaison dentaire.
- En coin : ne nécessite l’utilisation que d’un seul zygomatique.
- Entendu, exemple : quand votre grand-mère apprend que le bébé de votre cousine Adèle est né 23 jours après son mariage.
- Fielleux : quand votre grand-mère rencontre votre cousine Adèle.
- Figé : à l’annonce du montant de la facture du plombier.
- Fourbe : spécialement identifiable dans les films de cape et d’épée des années 60.
- Gêné : Quand vous entrez dans les WC occupés alors que la porte n’était pas fermée à clef.
- Hypocrite : quand vous récupérez pour votre anniversaire un poisson en céramique multicolore à poser sur la télévision.
- Indéfinissable : Mona Lisa.
- Machiavélique : il y a de la stratégie en perspective.
- Malicieux : souvent attribué aux enfants, elfes et lutins.
- Matois : plus adapté au chat d’Alice aux pays des merveilles, qu’au chat de ma voisine. - Méprisant : s’accompagne généralement d’un regard de même nature.
- Permanent : voir sourire commercial.
- Oisif : « Quand passait des inconnus, elle laissait cependant autour de ses lèvres un sourire oisif, comme tourné vers l’attente ou le souvenir d’un ami et qui faisait dire « comme elle est belle » (Proust - Du côté de chez Swann).
- Ravi – essentiellement réservé aux crèches provençales.
- Séducteur : pas nécessairement macho.
- Sincère : quand même le plus fréquent.
- Timide : ne pas toujours s’y fier.
- Voluptueux : « Touchez ce sourire voluptueux, dessinez de vos doigts l’hiatus ravissant. » (Aragon - Le con d'Irène).
- Voltairien : accompagne la phrase « Je pardonne de tout cœur à ceux dont je me suis moqué. »
engels

Je précise qu’il peut être extrêmement souriant d’essayer, entre amis, après sustentation adaptée, de faire tous ces sourires.
Pour être complet, je me permets d’attirer votre attention sur tout homme chez qui le sourire, s’il en est, ne serait pas identifiable, je veux parler des « barbus » (Engels, Marx, Staline, etc.).
Par ailleurs, je constate que tout port de voile, tchador et autre burka interdit de recevoir un sourire et qu’à ce titre, et pour d’autres raisons encore, je suis contre le port de ces colifichets.

Pour ne pas conclure

Le sourire « petite âme, âme tendre et flottante » qui erre sur chaque visage humain ; promesse de compréhension, « fixe des vertiges » (Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer, p. 69) de joie, de douceur, de tendresse, de sympathie, d’affection, de jouissance, d’amertume ou de tristesse.
Et puisqu’il n’est pas simple de sourire chaque jour, deux textes me paraissent nécessaires.

Et un sourire - Paul Eluard, Le Phénix, 1951

La nuit n'est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l'affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie à se partager.


Et Lévinas, auquel je ne peux que revenir toujours.

« […] s'oublier dans la légèreté essentielle du sourire, où l'existence se fait innocemment, où dans sa plénitude même elle flotte comme privée de poids et où, gratuit et gracieux, son épanouissement est comme un évanouissement […]. »

FD

Bibliographie :

- Jean-François Féraud: Dictionaire critique de la langue française. Marseille, Mossy, 1787-1788, 3 vol. Consulté sur le site de l’ARTFL, University of Chicago.
- William Shakespeare - Hamlet
- Vocabulaire de théologie biblique. Cerf - 1964
- Georges Dumas - Le sourire. Psychologie et physiologie (1948) PUF
- Jacqueline Duvernay Bolens - Le déplacement de l’intentionnalité chez Darwin - Revue française d’anthropologie
- Les Etrusques et l’Italie avant Rome – Ranuccio Bianchi Bandinelli – Antonio Giuliano – L’univers des formes - Gallimard
- Robert Antelme, Textes inédits, Gallimard 1996
- Louis Aragon - Le con d’Irène
- Hadrien – poèmes - Animula vagula, blandula
- Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer

mardi, 24 mai 2011

Les anges pondent

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« Il paraît que les anges pondent leurs œufs sur les montagnes.
Car un jour j’en ai trouvé un, de forme gothique, beaucoup plus gros que l’œuf ordinaire. Avec une coquille translucide. Par transparence, on voyait dedans des choses confuses et magnifiques, de grandes ombres, de grands débats, des contestations frénétiques. On eût dit par moments que c’étaient des combats de coqs. Rien n’égale l’étonnement d’un philosophe qui découvre un œuf d’ange. Il ne sait qu’en faire. Il sent qu’il faut le donner aux hommes. Pour qu’ils s’étonnent et qu’ils s’instruisent. Je le jetai donc du haut des monts.
Il roula sur la mousse, il glissa sur une pente si lisse que personne n’entendit rien. Je le perdis de vue.
Puis, tout à coup, longtemps après, je l’entendis rebondir sur la roche, sur les redans et dans les précipices ; c’étaient des fracas, des tonnerres, des grondements continus. Le bruit en emplissait le monde.
Des savants arrivaient de loin et frappaient avec des marteaux pour essayer de briser le coque, mais la coquille était dure comme un roc ; d’autres l’adoraient dans des chapelles ; d’autres l’éclairaient avec de puissants projecteurs pour essayer de regarder à l’intérieur par transparence, mais nul n’était d’accord sur ce qu’on y voyait ; les uns y découvraient la silhouette de l’homme ; certains disaient qu’ils y avaient vu Dieu ; d’autres y voyaient un château avec des toits en bulbe d’oignon ou des steppes couvertes de neige, et un village hostile à l’étranger ; d’autres l’Angoisse, et d’autres enfin la Justice.
Mais tous étaient d’accord pour dire qu’il se passait dans cet œuf de grandes choses, très importantes et considérables. Nulle revue n’osait paraître sans parler de cet œuf cinq ou six fois. Il commença à servir de référence. On le retrouva partout. Il créa une mode, comment dire ?... Oui c’est cela… une mode abusive !
À moins que… »

Alexandre Vialatte, Mon Kafka, 10/18, pp. 178/179,

lundi, 29 novembre 2010

Sur la photographie

La photo est une mince tranche d'espace autant que de temps. Dans un monde où règnent les images photographiques, toute limite ("cadrage") semble arbitraire. Tout peut être séparé de tout, rendu discontinu : tout ce qu'il faut, c'est cadrer le sujet différemment (inversement, tout peut être rapproché de tout). La photographie renforce une conception nominaliste de la réalité sociale, qui serait faite de petites unités en nombre apparemment infini, de la même façon que le nombre de photos qui pourraient être prises d'un objet quelconque est illimité.

Par l'intermédiaire des photographies, le monde se transforme en une suite de particules libres, sans lien entre elles ; et l'histoire, passée et présente, devient un ensemble d'anecdotes et de faits divers. L'appareil photo atomise la réalité, permet de la manipuler et l'opacifie. C'est une conception du monde qui lui dénie l'interdépendance de ses éléments, la continuité, mais qui confère à chacun de ses moments le caractère d'un mystère. N'importe quelle photographie est chargée de sens multiples ; en effet, voir une chose sous la forme d'une photo, c'est se trouver en face d'un objet de fascination potentielle. Au bout du compte, l'image photographique nous lance un défi : " Voici la surface.

A vous maintenant d'appliquer votre réflexion, ou plutôt votre sensibilité, votre intuition, à trouver ce qu'il y a au-delà, ce que doit être la réalité, si c'est à cela qu'elle ressemble. " Les photographies, qui ne peuvent rien expliquer par elles-mêmes, sont d'inépuisables incitations à déduire, à spéculer et à fantasmer.

Implicite dans la photographie est l'idée que connaître le monde, c'est l'accepter tel que la photographie le fixe. Mais c'est là l'opposé de la compréhension, qui commence précisément par le refus du monde tel qu'il apparaît. Toute possibilité de comprendre s'enracine dans la capacité de dire non. Rigoureusement parlant, on ne comprend jamais rien à partir d'une photographie. Bien entendu, les photos remplissent les vides de nos images mentales du présent et du passé ; par exemple, les images où Jacob Riis montre les bas-fonds sordides du New York des années 1880 mettent bien les choses au point pour ceux qui ne se rendent pas compte à quel point la misère urbaine en Amérique à la fin du XIXe siècle était dickensienne. Néanmoins, la façon dont l'appareil photo rend la réalité dissimule toujours plus qu'elle ne montre. Comme le signale Brecht, une photo des usines Krupp ne révèle pratiquement rien sur cette organisation. Contrairement à la relation amoureuse, fondée sur l'apparence des choses, la compréhension est fondée sur leur fonctionnement. Et le fonctionnement a pour dimension le temps, qui est aussi la dimension nécessaire de l'explication qu'on en donne. Seul le mode narratif nous permet de comprendre.

La limite du savoir que la photographie peut donner du monde est que, tout en pouvant aiguillonner la conscience, elle ne peut en fin de compte jamais apporter aucune connaissance d'ordre éthique ou politique. Le savoir tiré des photographies sera toujours une certaine forme de sentimentalisme, qu'il soit cynique ou humaniste. Ce sera un savoir au rabais : une apparence de savoir, une apparence de vérité ; de la même façon que l'activité photographique est une apparence d'appropriation, une apparence de viol. Le mutisme même de ce qui est hypothétiquement intelligible dans les photographies est ce qui les rend séduisantes, provocantes. Leur omniprésence exerce une influence incalculable sur notre sensibilité morale. En introduisant dans ce monde déjà encombré son double iconique, la photographie nous donne le sentiment que le monde est plus disponible qu'il ne l'est en réalité.


Susan Sontag, Sur la photographie, Christian Bourgois éditeur, 1973.

Walker Evans
Walker Evans
photographies réalisées pour la Farm Security Administration

jeudi, 21 octobre 2010

Hommage à Benoît Mandelbrot

La théorie du chaos

Pourquoi s’engager sur un tel sujet ? Qu’espérer d’une telle recherche ? Si vous le voulez bien je vais tenter de dire ce que je crois avoir compris, quelles réflexions cela m’inspirent. Mais aussi quelles idées nouvelles je pense pouvoir en espérer.
Le chaos parle de ténèbres, de béance, d’abîme, de gouffre sans fond, d’espace d’errance indéfinie, de chute ininterrompue. Ce qui paraît assez épouvantable ! En fait, la béance n’a pas plus de fond que de sommet : elle est absence de stabilité, absence de forme, absence de densité, absence de plein.
Et, dès les premières lignes de la Genèse, la naissance de la Terre arrive comme une sortie du tohu-bohu originel, comme un appui sûr. Le chaos dans la pensée occidentale a souvent été assimilé à l’absence d’ordre et perçu comme une réalité non désirable.
Mais, ce n’est pas exactement de ce chaos dont je veux vous parler, mais de la théorie du chaos, ce qui est un peu différent. Qu’est-ce donc que cette théorie ? Vu d’assez loin elle paraît avoir révolutionné le monde scientifique et ce serait déjà suffisant pour s’y intéresser, surtout quand nous nous souvenons un instant des bouleversements, des progrès et des régressions que les révolutions scientifiques précédentes nous ont apportés, que ce soit le nucléaire, l’informatique ou la génétique.
A la théorie du chaos on associe cette fameuse image, jamais située au même endroit mais que tout le monde connaît et comprend. Un battement d’ailes de papillon au Japon aujourd’hui, pourrait déclencher beaucoup de temps plus tard, par amplification exponentielle, une tornade à la Jamaïque.
Voilà qui est météorologiquement bien intéressant mais qui n’est tout de même pas suffisant si nous ne pouvons en comprendre davantage et surtout si cette théorie ne nous permet pas de voir le monde autrement, de déplacer notre regard sur la vie, sur nous-mêmes et sur les autres, de nous décentrer, de changer d’optique.
En fait tout cela a à voir avec la complexité.

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mercredi, 12 mai 2010

Tonton Sigmund, les thuriféraires et les coryphées

Onfray Miller

Un excellent article dans philosophie magazine, un échange entre le philosophe Michel Onfray et le psychanalyste Jacques-Alain Miller.
Éclairant ! Intelligent !

On peut voir les deux vidéos correspondantes à cette adresse.

Le temple des haches

Jorge Luis Borgès, "La demeure d'Astérion"

Et la reine donna le jour à un fils qui s'appela Astérion.
APOLLODORE, Bibl., III, L.

Je sais qu'on m'accuse d'orgueil, peut-être de misanthropie, peut-être de démence. Ces accusations (que je punirai le moment venu) sont ridicules. Il est exact que je ne sors pas de ma maison ; mais il est moins exact que les portes de celle-ci, dont le nombre est infini (1), sont ouvertes jour et nuit aux hommes et aussi aux bêtes. Entre qui veut. Il ne trouvera pas de vains ornements féminins, ni l'étrange faste des palais, mais la tranquillité et la solitude. Il trouvera aussi une demeure comme il n'en existe aucune autre sur la surface de la terre. (Ceux qui prétendent qu'il y en a une semblable en Égypte sont des menteurs.) Jusqu'à mes calomniateurs reconnaissent qu'il n'y a pas un seul meuble dans la maison. Selon une autre fable grotesque, je serais, moi, Astérion, un prisonnier.
Dois-je répéter qu'aucune porte n'est fermée ? Dois-je ajouter qu'il n'y a pas une seule serrure ? Du reste, il m'est arrivé, au crépuscule, de sortir dans la rue. Si je suis rentré avant la nuit, c'est à cause de la peur qu'ont provoquée en moi les visages des gens de la foule, visages sans relief ni couleur, comme la paume de la main. Le soleil était déjà couché. Mais le gémissement abandonné d'un enfant et les supplications stupides de la multitude m'avertirent que j'étais reconnu. Les gens priaient, fuyaient, s'agenouillaient. Certains montaient sur le perron du temple des Haches. D'autres ramassaient les pierres. L'un des passants, je crois, se cacha dans la mer. Ce n'est pas pour rien que ma mère est une reine. Je ne peux pas être confondu avec le vulgaire, comme ma modestie le désire.

Astérion
dessin de Hmouz

Je suis unique ; c'est un fait. Ce qu'un homme peut communiquer à d'autres hommes ne m'intéresse pas. Comme le philosophe, je pense que l'art d'écrire ne peut rien transmettre. Tout détail importun et banal n'a pas place dans mon esprit, lequel est à la mesure du grand. Jamais je n'ai retenu la différence entre une lettre et une autre. Je ne sais quelle généreuse impatience m'a interdit d'apprendre à lire. Quelquefois, je le regrette, car les nuits et les jours sont longs. Il est clair que je ne manque pas de distractions. Semblable au mouton qui fonce, je me précipite dans les galeries de pierre jusqu'à tomber sur le sol, pris de vertige. Je me cache dans l'ombre d'une citerne ou au détour d'un couloir et j'imagine qu'on me poursuit. Il ya des terrasses d'où je me laisse tomber jusqu'à en rester ensanglanté. À toute heure, je joue à être endormi, fermant les yeux et respirant puissamment. (Parfois, j'ai dormi réellement, parfois la couleur du jour était changée quand j'ai ouvert les yeux.) Mais, de tant de jeux, je préfère le jeu de l'autre Astérion. Je me figure qu'il vient me rendre visite et que je lui montre la demeure. Avec de grandes marques de politesse, je lui dis: « Maintenant, nous débouchons dans une autre cour », ou : « Je te disais bien que cette conduite d'eau te plairait », ou : « Maintenant, tu vas voir une citerne que le sable a rempli », ou : « Tu vas voir comme bifurque la cave. » Quelquefois, je me trompe et nous rions tous deux de bon coeur.

Je ne me suis pas contenté d'inventer ce jeu. Je méditais sur ma demeure. Toutes les parties de celle-ci sont répétées plusieurs fois. Chaque endroit est un autre endroit. Il n'y a pas un puit, une cour, un abreuvoir, une mangeoire ; les mangeoires, les abreuvoirs, les cours, les puits sont quatorze [sont en nombre infini]. la demeure a l'échelle du monde ou plutôt, elle est le monde. Cependant, à force de lasser les cours avec un puits et les galeries poussiéreuses de pierre grise, je me suis risqué dans la rue, j'ai vu le temple des Haches et la mer. Ceci,je ne l'ai pas compris, jusqu'à ce qu'une vision nocturne me révèle que les mers et les temples sont aussi quatorze [sont en nombre infini] .Tout est plusieurs fois, quatorze fois. Mais il y a deux choses au monde qui paraissent n'exister qu'une seule fois : là-haut le soleil enchaîné ; ici-bas Astérion. Peut-être ai-je créé les étoiles, le soleil et l'immense demeure, mais je ne m'en souviens plus. Tous les neuf ans, neuf êtres humains pénètrent dans la maison pour que je les délivre de toute souffrance. J'entends leurs pas et leurs voix au fond des galeries de pierre, et je cours joyeusement à leur rencontre. Ils tombent l'un après l'autre, sans même que mes mains soient tachées de sang. Ils restent où ils sont tombés. Et leurs cadavres m'aident à distinguer des autres telle ou telle galerie. J'ignore qui ils sont. Mais je sais que l'un d'eux, au moment de mourir, annonça qu'un jour viendrait mon rédempteur. Depuis lors, la solitude ne me fait plus souffrir, parce que je sais que mon rédempteur existe et qu'à la fin il se lèvera sur la poussière. Si je pouvais entendre toutes les rumeurs du monde, je percevrais le bruit de ses pas. Pourvu qu'il me conduise dans un lieu où il y aura moins de galeries et moins de portes. Comment sera mon rédempteur ? Je me le demande. Sera-t-il un taureau ou un homme ? Sera-t-il un taureau à tête d'homme ? Ou Sera-t-il comme moi ?

Le soleil du matin resplendissait sur l'épée de bronze, où il n'y avait déjà plus trace de sang.

« Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s'est à peine défendu. »


__
(1) Le texte original dit quatorze, mais maintes raisons invitent à supposer que, dans la bouche d'Astérion, ce nombre représente l'infini.

minotaure
George Frederic Watts, The Minotaur 1885

Cette nouvelle de Jorge Luis Borgès est tirée de L'Aleph.

vendredi, 26 mars 2010

La pudeur

Ce texte est écoutable par les personnes non voyantes ou mal voyantes, cliquez sur ...

Je me sais tremblant quand je prends la parole en public, même si ce n’est pas toujours visible, et qu'il en est de même pour nombre d’entre nous.
Je ne sais pas exactement si je suis pudique, réservé, timide, prude, honteux, puritain, résistant, peureux, dissimulateur, inhibé, secret, inquiet, anxieux ou un peu tout cela à la fois. Disons, puisque c’est le sujet, que je suis pudique.
La pudeur est affaire de personnes. Que la pudeur soit une vertu, je n’en suis pas sûr. Que ce soit affaire de cultures, de religions, de temporalité, c’est possible. Que le corps, le désir, la mort y participent, c’est probable.
La pudeur créé le trouble, fait balbutier, palpiter les tempes, rosir les joues, trembler la main. Exposer son corps, montrer ses affects, faire passer à l’extérieur ce qui est à l’intérieur, rendre visible, répugne à la personne pudique.
Je sais que, lisant ce texte en public, il faudrait peu de choses pour que physiquement et mentalement, je me liquéfie. Il m’est arrivé plusieurs fois, dans un contexte professionnel, d’être incapable de sortir un son devant un auditoire.
Je vais donc prendre « sur moi » comme l’on dit, être un tant soit peu impudique, faire ce que j’ai appris progressivement à faire l’âge venant, donner quelques exemples personnels ; nous verrons bien ce qu’il est possible d’en dire.

Titien Ranuccio Farnese
Titien, Portrait de Ranuccio Farnese, détail, National Gallery of Art, Washington

Des exemples personnels.

Mon père a attendu l’âge de quatre-vingts ans pour être capable de faire comprendre, pas de dire, qu’il aime.
Je ne me souviens guère de lui dénudé, que sur les plages de Normandie quand j’étais enfant, couvert de sable et d’un maillot de bain assez moche qui lui remontait sous les aisselles. Il était en revanche spécialiste des histoires salaces que l’on raconte en fin de banquets de mariage, de baptême, voire de funérailles. Pudique mais pas timide. A moins que ce soit pudique et très timide.
Ma mère quant à elle continue à laisser une fois sur deux la porte des toilettes entrouvertes, ce qui me gêne, promène souvent son pauvre corps vieillissant à peine couvert, peut pleurer et rire dans la même minute et expliquer pendant des heures la nature précise de ses sentiments, maux et douleurs.
Je vais aujourd’hui à la piscine, plusieurs fois par semaine, sans trop de difficultés, aidé par la présence de quinquagénaires callipyges ou ventrus. Ce ne fut pas toujours le cas, même quand je pesais vingt kilos de moins.
Quand je ne suis pas seul, dans ma chambre et dans mon lit, j’aime ce seul rai de lumière venu de l’extérieur.
J’ai perdu très récemment un ami cher et j’ai aimé la réserve douloureuse, l’absence de cris et de démonstrations de son épouse et de ses enfants. Ce qui m’a aidé considérablement, le pudique ne sachant pas toujours comment se comporter dans de telles situations. Ainsi, quand je vois et j’entends à la télévision les cris des femmes palestiniennes aux funérailles de leur mari ou de leur enfant par exemple, je suis à chaque fois bouleversé mais dans l’incapacité de dire si c’est leur douleur ou son expression qui me troublent. Sans doute les deux.
Je déteste ces émissions de téléréalité ou les corps et les sentiments s’étalent. Et pourtant je suis un visuel, voire un voyeur. Je n’ai jamais été capable de chanter ou de crier des slogans pendant les défilés. Et j’en ai suivi de nombreux, et les slogans me paraissaient souvent justes.
J’arrêterai là avec mes exemples piochés dans ma réserve ! Mais l’absence de réserve n’est pas l’authenticité. Comme dit un proverbe japonais « l’authenticité est une vertu bonne pour la grenouille qui, lorsqu’elle ouvre la bouche, laisse voir tout le dedans ». Je me méfie en effet beaucoup de l’exigence d’authenticité, de transparence. Et j’ai un certain goût pour le secret.

Qu’est-ce que la pudeur ?

La pudeur n’est pas la honte, même si l’étymologie est trompeuse. Pudor en latin signifiant « honte honnête ». Le dictionnaire parle de « Sentiment pénible qu'excite dans l'âme la pensée ou la crainte du déshonneur. » Le honteux a commis ou subi un acte négatif, délictueux, asocial révélé à d’autres. Ce n’est pas le cas du pudique.
La pudeur n’est pas tromperie, « elle doit se méconnaître pour être tout ce qu’elle doit être : consciente d’elle-même, elle devient suspecte. » Elle est inconsciente et naturelle. La pudeur qui s’annonce n’est plus pudeur mais manœuvre, dissimulation, manipulation. La pudeur n’est pas un faux semblant mais un vrai-semblant.
La pudeur est attention exclusive à l’Autre.
L’on n’est pas pudique seul, mais on peut être pudique dans la solitude, au milieu des autres, quand personne n’est en mesure de percevoir ou d’apprécier cet « état » destiné à soustraire à leur regard tout ce qui pourrait engendrer la confusion et la gêne. La pudeur est un permanent questionnement sur ce qu’il convient de dire et de faire, quelquefois jusqu’à l’excès quand s’y ajoute la timidité, l’anxiété, le stress.

La pudeur, une vertu féminine ?

Courage de l’homme, pudeur de la femme. Vieille antienne !
Montesquieu parlant des hommes et des femmes dans « l’esprit des lois » dit : « la nature a parlé à toutes les nations […] ayant mis des deux côtés des désirs, elle a placé dans l’un la témérité, et dans l’autre la honte. » 1
Ces représentations sexuelles ont bougé, certes, mais pas autant qu’on pourrait l’imaginer.
Cependant, dans notre société « on peut imaginer une forme de franchise déclarative chez une femme qui ne soit pas repoussante ; ou, à l’inverse, une forme de réticence et de réserve chez un homme qui ne soit pas ridicule » .2
Je laisserai les femmes parler de leur ressenti sur cette question. En tant qu’homme, ce n’est pas sans difficulté que j’ai du confronter, depuis l’enfance, l’image d’un garçon sensible et pudique, donc éventuellement non viril, à la contre-image du bagarreur éventuellement hâbleur, puits sans fond de testostérone agissante. Ce ne fut pas que négatif, j’ai pu développer les défenses nécessaires et il y a longtemps que j’ai compris que la virilité n’était pas affaire que de testostérone. Mais encore aujourd’hui, mon intérêt limité pour les matchs de foot télévisés que l’on regarde entre potes en mangeant des pizzas froides et en buvant des bières, créé des frontières. Je caricature un peu.
La pudeur deviendra t-elle l’une de ces variables, indifférente au sexe, comme la couleur des yeux. Ce n’est pas gagné.
Et le désir ?
«Aristote, pour qui la vertu est toujours juste mesure entre deux vices (l'un par défaut, l'autre par excès), faisait de la pudeur la juste mesure entre la honte et l'obscénité. [La pudeur est-elle piment du désir ?] Quel est le corps le plus désirable ? Celui qui n'est ni tout à fait voilé, ni tout à fait dévoilé. La puritaine, qui cache son corps sous maintes armures, décourage le désir, mais l'impudique, qui l'exhibe avec obscénité, coupe l'herbe sous le pied du désir ! [Faut-il] que le corps soit pour un temps dérobé au regard pour qu'il puisse devenir objet de désir : imaginé, attendu, désiré... ? » 3
Comme Baudelaire je préfère une faible lumière :

Et la lampe s'étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !
4

Ensuite, il faut bien vivre l’irruption et commettre l’effraction.

Ambivalence de la pudeur

La pudeur est à la fois une force et une faiblesse.
Quand la pudeur du pudique est vraie pudeur il n’y a pas de calcul, d’intention de paraître sublime, incorporel, évanescent, mais de ménager, entre l’Autre et soi, un espace d’esquive fragile pour ne pas être cause de trouble.
« La pudeur glisse hors de prise, avec une sorte de douceur, sans qu’on puisse jamais désigner ce qui l’anime ; sans trop qu’on puisse désigner si la peur de déplaire ou la peur de plaire est le vrai motif du geste de retrait. » 5
Cet espace sans péril, désarmé, a pour but d’être un prélude à la sympathie, à l’entente, à la communication. Cette pudeur est une manière d’être.
Jankélévitch dit : [la pudeur] « est sans doute un autre nom pour cette volonté d’exprimer le plus en disant le moins, ou vice versa de laisser paraître moins d’émotion qu’on en éprouve. » 6
La pudeur est alors une force.
Quand la pudeur devient faiblesse, elle se révèle par une réticence panique, par un sentiment alors proche de la honte. Et peut déclencher une agressivité destinée à stopper l’Autre, chez qui l’on perçoit l’imminence du dévoilement, de la mise à nue. Et ce dévoilement n’est pas nécessairement de nature inavouable, mais perçu par le pudique comme insupportable.
Le pudique est d’abord, mais heureusement pas uniquement, un être « adapté ». Adapté à ce que voulaient le père, la mère, la société, l’entreprise, le patron…
Le pudique ne se satisfait pas de sa pudeur sous prétexte qu’elle serait une vertu. Il cherche à s’entourer d’un monde à sa convenance, qui ne soit ni ennuyeux ni blessant, où la pudeur sera ménagée, la pudeur en général et la sienne propre en particulier. Il a besoin d’un monde où la pudeur existe, où elle est respectée.
La pudeur est liée au sens des limites, et ces limites sont géographiquement, culturellement très différentes ; même si ce qui est délimité n’est pas toujours clair et peut être mouvant. Il s’agit le plus souvent de l’expression des sentiments, des limites du corps, de ce qui est sexué ou perçu comme tel, mais pas nécessairement de la nudité. D’ailleurs, même la justice ne confond pas nudité et exhibition, lascivité et obscénité.
La pudeur n’est pas la peur. L’histoire récente abonde de pudiques capables d’actes courageux.
La pudeur est donc « réaction émotive, geste ou cri natif, imprévisible. » 7

La place publique

Ce monde est-il encore le mien ? Ce n’est pas sûr. « Toute pudeur n’est-elle pas dévaluée d’avance, dans une société marchande qui fait de l’exhibition le ressort du spectacle publicitaire »
Dans le jardin d’Eden, Adam et Eve n'éprouvaient aucune honte à être nus. (Genèse 1, 25). Ils croquèrent la pomme, le vers était dans le fruit, ils découvrirent leur nudité. Et devenus pudiques, lorsque Dieu se montrât à eux, ils se cachèrent. Dieu lui-même les habillât : « Yahvé Dieu fit à l'homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit. » (Genèse 3, 21)
Alors le pudique est-il le résultant d’une oppression millénaire ?
Il n’y a pas d’êtres humains qui ne connaissent la pudeur, parce que la pudeur rend possible l’exploration du monde. C’est d’actes impudiques qu’ils soient violents ou délicieux que naissent les actes de transgression.
La pudeur est-elle première ou réponse à un « attentat » comme dit la justice ? La pudeur est-elle conformité à la décence, aux bonnes mœurs, aux codes ou un des éléments nécessaire au « vivre ensemble » ?
La pudeur a-t-elle à voir avec la décence qui fixe des limites au corps sexué et à son expression, y trace des lignes de visibilité physiques et émotionnelles et veille à ce que ces lignes ne soient pas franchies ?
Ainsi, la vie actuelle des hommes et des femmes dans les prisons françaises m’horrifie. Comment obliger journellement ces êtres à uriner, déféquer devant les autres. Et ce n’est pas affaire de pudibonderie. Les mêmes personnes prennent des douches collectives sans difficultés.
Les limites de la pudeur sont incertaines.
Les publicitaires de la société marchande racolent dans tous les médias jusqu’à l’obscénité et ce racolage ne participe pas d’un monde tranquille et pacifié. Et, pour le pudique, un combat se livre dans l’espace publique, difficile à soutenir si l’on ne veut être ni pudibond, ni puritain et respectueux des libertés individuelles.
D’un côté, les ligues de vertu chercheront toujours à interdire « la naissance du monde » de Courbet, feront peindre des feuilles de vigne au plafond de la chapelle Sixtine ou interdire les « versets sataniques », alors que l’art, n’est pas impudeur mais fiction, création, transfiguration du réel. Ces ligues définissent une conception de la pudeur dans le surgissement d’émotions, quelquefois légitimes, pour créer et imposer des normes, leurs normes.
A contrario, les acteurs de la société marchande, au nom de la liberté publique, cherchent à nous contraindre, à nous déclarer solidaires de quelque chose que nous n’avons pas décidé, nous rendant honteux de notre pudeur, de notre timidité, en nous dépouillant de notre individualité.
Comment accepter, non pas l’exposition de corps nus dans la publicité par exemple (encore que pour vendre des yaourts !), mais les images de mode de vie artificielles, des stéréotypes physiques, vestimentaires, ethniques permanents qui nous sont proposés alors que nous ne seront jamais équivalents à ces stéréotypes.
Comment accepter cet appel permanent à ce qui pourrait flatter un narcissisme exhibitionnaire qui gît latent en chacun de nous. Un ami enseignant m’avait raconté il y a quelques années le fait suivant. Un élève avait tagué sur le mur de l’école « les jeunes font l’amour, les vieux font des gestes obscènes ». Cela me paraît être un exemple signifiant de l’influence néfaste des modèles proposés.
« L’impudeur n’est là que le masque d’une tyrannie qui n’a rien à voir avec la liberté sexuelle, [légitimement revendiquée], ni même avec la liberté de commercer, mais regarde avec haine la liberté de détermination de l’individu. […] La pudeur réagit aux outrages, en révèle l’atteinte ; en ce sens, elle est toujours minoritaire, toujours encerclée par une impudeur acharnée contre elle. […]
Démonstrative et avide de lumière, l’impudeur [marchande] est en définitive profondément opaque, parce qu’elle rejette à l’extérieur d’elle-même ce qu’elle ne veut pas connaître, et croit qu’en la rendant visible, en le réduisant à du simple visible, elle évite d’en être habitée.
». 9
La pudeur est une qualité sensible plutôt que rationnelle. Si elle se focalise sur le corps et sur le sexe, elle n’en demeure pas moins, d’abord, un sentiment. Le dictionnaire dit « une disposition à éprouver de la gêne devant l’évocation de choses très personnelles », que l’on pourrait également définir comme une résistance à une emprise, à une fusion, à une dépossession, à une « objectisation ».
Quant à la justice, qui se veut pudique, et qui applique les lois créées par nombre de thuriféraires de la société marchande ou des ligues de vertu, elle se trouve face à une contradiction et à une aporie : être au comble de l’impudeur pour juger du contraire. L’affaire d’Outreau en est un exemple. La justice ne devrait pourtant jamais s’abstraire du droit de chacun à la pudeur.
Ce monde est-il encore le mien ?

Ailleurs

Il est aussi des pudeurs grégaires. Les formes de la pudeur varient selon les peuples, les sociétés, les époques. Elles sont sans doute le résultat d’élaboration culturelles, acquises par apprentissages devenus habitudes, seconde nature. Toute généralisation serait abusive, mais les exemples abondent.
Je n’en ferai pas l’exhaustivité mais quelques exemples peuvent permettre de comprendre combien mon approche de la pudeur est personnelle, spécifique même.
Ainsi les anglo-saxons ont, en public, un relationnel physique limité. L’Autre est maintenu à distance. Rares embrassades, limitées à des accolades accompagnées de quelques claques dans le dos, y compris entre un père et ses enfants après une longue absence. La bulle protectrice est à distance.
Les latins s’embrassent plus volontiers, quelquefois avec effusion, et les jeunes aujourd’hui, garçons ou filles, s’embrassent souvent, à petite distance. La bulle est plus près du corps.
Dans les pays africains que je connais, Maghreb, Afrique de l’ouest, les hommes et les femmes se promènent souvent la main dans la main et vous tiennent éventuellement le bras ou le genou pendant une conversation. Ce qui personnellement me met très mal à l’aise. La bulle protectrice africaine est à l’intérieur du corps.
En Birmanie, il est absolument interdit de toucher la tête d’un enfant, ce qui pour un européen est un geste de tendresse très habituel et très difficile à contenir.
En Chine, où le mot pudeur xiu chi est un mélange de timidité rougissante et de honte, il n’est pas considéré comme indécent de cracher à tout instant (c’est même une calamité), de soulager ses besoins naturels « en public », alors qu’il est impudique de dire « je t’aime »10 à l’élu(e) de son cœur.
Au Japon, la culture est pénétrée du « mono no aware», la poignance des choses 11 que les japonais ont érigé en valeur suprême et qui traverse toute l’œuvre médiévale le Dit du Genji de Murasaki-Shikibu 12 et est toujours présente dans les œuvres plus récentes de Soseki ou de Tanizaki par exemple. Le souci minutieux de l’apparence, ses critères de décence, de galanterie et d’humour, tout un esthétisme épris de conventions imprègne la mentalité contemporaine japonaise, au point que certains auteurs parlent de culture de la pudeur. 13
Quant à la Maison de l’Islam, que je ne résume ni aux Perses, ni aux Arabes, la pudeur y est une vertu cardinale. C’est le prophète qui l’énonce et « le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas prêché dans le désert d’Arabie » 14. Etre musulman consiste donc à suivre le Modèle, Mohamed, et la pudeur à s’abstenir. Quant à la femme, le Prophète dit : « Je ne laisserai pas de cause de discorde plus funeste pour (la communauté des musulmans) que la femme ». De là à appliquer et à anticiper dans l’excès. (cf. le voile).

En conclusion

« La pudeur n’est pas une vertu jalouse, pudibonde. Ce qu’elle défend, avec intransigeance, c’est de se prêter au semblant. Ce qu’elle fuit, c’est la complaisance de commande et l’exhibition forcée. Condition de la ferveur et sceau de l’authenticité, elle est la retenue consubstantielle à l’émotion, son rebord intérieur ». 15
Mais l’impudeur peut, dans certains cas et sans crainte, être une nécessitée. Il faut parfois « ouvrir la loi et la laisser ouverte pour que quelque chose entre et trouble le jeu habituel de la liberté. Il faut ouvrir à l’impie, à l’interdit, pour que l’inconnu des choses entre et se montre. » 16
Sans crainte, parce qu’« il reste toujours quelque chose en soi, en vous, que la société n’a pas atteint, d’inviolabilité, d’impénétrable et de décisif » . 17

1- de l’esprit des lois – livre XVI chapitre XII
2- Claude Habib – vertu de femme ?
3- Eric Fiat – Philosophe - Le mensonge, du point de vue de l'éthique - Soins Pédiatrie-Puériculture n°201 - août 2001
4- Baudelaire – Les fleurs du mal – Les bijoux
5- Claude Habib
6- id p93
7- La réaction à l’outrage – Pierre Pachet – La pudeur p23
8- Claude Habib – préface à « la pudeur »
9- id-
10- Anne Cheng – Vertus de la pudeur dans la Chine classique
11- Repenser l’ordre, repenser l’héritage – Paysage intellectuel du Japon – Ecole pratique des hautes études orientales
12- époque Heian - Xème-XIème siècle
13- Le théâtre des sentiments : scènes japonaises – Véronique Perrin
14- Slimane Zeghidour – La retenue islamique
15- Patrick Hochart – L’espace intime
16- Marguerite Duras – La vie matérielle
17- Marguerite Duras – Les yeux verts


F.D.

vendredi, 15 janvier 2010

Photoésie

Photo et poésie

"La poésie est un objet assez difficile à cerner, que ce soit chez Aristote, Charles d’Orléans, Rimbaud ou René Char. Il ne m’est pas possible, dans l’instant, de définir en quoi un texte est ou n’est pas poétique.
Je le ressens, il m’émeut ou m’émerveille, je suis souvent sidéré par sa concision, sa justesse, ou la résonance des mots. Rien de plus personnel que ce ressenti, de plus subjectif, de plus culturel.
Rimbaud et Baudelaire fulminaient paraît-il contre Alfred de Musset, Francis Ponge, que j’aime bien et que je crois avoir cité dans un texte antérieur s’élevait contre le lyrisme, Yves Bonnefoy pense les images susceptibles de soupçon et Philippe Jaccottet parle de leurre poétique..."


...
Pour lire la suite de Photoésie, dans son intégralité, au format pdf, cliquez ICI


mardi, 5 janvier 2010

Camusien

Son ego cathodique ne lasse pas de m'énerver. Mais là, je reconnais apprécier ce texte de Michel Onfray paru dans Le Monde du 24 novembre 2009.

Monsieur le Président, devenez camusien !

Monsieur le Président, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être, si vous avez le temps. Vous venez de manifester votre désir d'accueillir les cendres d'Albert Camus au Panthéon, ce temple de la République au fronton duquel, chacun le sait, se trouvent inscrites ces paroles : "Aux grands hommes, la patrie reconnaissante". Comment vous donner tort puisque, de fait, Camus fut un grand homme dans sa vie et dans son œuvre et qu'une reconnaissance venue de la patrie honorerait la mémoire de ce boursier de l'éducation nationale susceptible de devenir modèle dans un monde désormais sans modèles.
De fait, pendant sa trop courte vie, il a traversé l'histoire sans jamais commettre d'erreurs : il n'a jamais, bien sûr, commis celle d'une proximité intellectuelle avec Vichy. Mieux : désireux de s'engager pour combattre l'occupant, mais refusé deux fois pour raisons de santé, il s'est tout de même illustré dans la Résistance, ce qui ne fut pas le cas de tous ses compagnons philosophes.1
De même, il ne fut pas non plus de ceux qui critiquaient la liberté à l'Ouest pour l'estimer totale à l'Est : il ne se commit jamais avec les régimes soviétiques ou avec le maoïsme.2
Camus fut l'opposant de toutes les terreurs, de toutes les peines de mort, de tous les assassinats politiques, de tous les totalitarismes, et ne fit pas exception pour justifier les guillotines, les meurtres, ou les camps qui auraient servi ses idées. Pour cela, il fut bien un grand homme quand tant d'autres se révélèrent si petits.
Mais, Monsieur le Président, comment justifierez-vous alors votre passion pour cet homme qui, le jour du discours de Suède, a tenu à le dédier à Louis Germain, l'instituteur qui lui permit de sortir de la pauvreté et de la misère de son milieu d'origine en devenant, par la culture, les livres, l'école, le savoir, celui que l'Académie suédoise honorait ce jour du prix Nobel ? Car, je vous le rappelle, vous avez dit le 20 décembre 2007, au palais du Latran : "Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé." Dès lors, c'est à La Princesse de Clèves que Camus doit d'être devenu Camus, et non à la Bible.
De même, comment justifierez-vous, Monsieur le Président, vous qui incarnez la nation, que vous puissiez ostensiblement afficher tous les signes de l'américanophilie la plus ostensible ? Une fois votre tee-shirt de jogger affirmait que vous aimiez la police de New York, une autre fois, torse nu dans la baie d'une station balnéaire présentée comme très prisée par les milliardaires américains, vous preniez vos premières vacances de président aux Etats-Unis sous les objectifs des journalistes, ou d'autres fois encore, notamment celles au cours desquelles vous avez fait savoir à George Bush combien vous aimiez son Amérique.
Savez-vous qu'Albert Camus, souvent présenté par des hémiplégiques seulement comme un antimarxiste, était aussi, et c'est ce qui donnait son sens à tout son engagement, un antiaméricain forcené, non pas qu'il n'ait pas aimé le peuple américain, mais il a souvent dit sa détestation du capitalisme dans sa forme libérale, du triomphe de l'argent roi, de la religion consumériste, du marché faisant la loi partout, de l'impérialisme libéral imposé à la planète qui caractérise presque toujours les gouvernements américains. Est-ce le Camus que vous aimez ? Ou celui qui, dans Actuelles, demande "une vraie démocratie populaire et ouvrière", la "destruction impitoyable des trusts", le "bonheur des plus humbles d'entre nous" (OEuvres complètes d'Albert Camus, Gallimard, "La Pléiade", tome II, p. 517) ?
Et puis, Monsieur le Président, comment expliquerez-vous que vous puissiez déclarer souriant devant les caméras de télévision en juillet 2008 que, "désormais, quand il y a une grève en France, plus personne ne s'en aperçoit", et, en même temps, vouloir honorer un penseur qui n'a cessé de célébrer le pouvoir syndical, la force du génie colérique ouvrier, la puissance de la revendication populaire ? Car, dans L'Homme révolté, dans lequel on a privilégié la critique du totalitarisme et du marxisme-léninisme en oubliant la partie positive - une perversion sartrienne bien ancrée dans l'inconscient collectif français... -, il y avait aussi un éloge des pensées anarchistes françaises, italiennes, espagnoles, une célébration de la Commune, et, surtout, un vibrant plaidoyer pour le "syndicalisme révolutionnaire" présenté comme une "pensée solaire" (t. III, p. 317).
Est-ce cet Albert Camus qui appelle à "une nouvelle révolte" libertaire (t. III, p. 322) que vous souhaitez faire entrer au Panthéon ? Celui qui souhaite remettre en cause la "forme de la propriété" dans Actuelles II (t. III, p. 393) ? Car ce Camus libertaire de 1952 n'est pas une exception, c'est le même Camus qui, en 1959, huit mois avant sa mort, répondant à une revue anarchiste brésilienne, Reconstruir, affirmait : "Le pouvoir rend fou celui qui le détient" (t. IV, p. 660). Voulez-vous donc honorer l'anarchiste, le libertaire, l'ami des syndicalistes révolutionnaires, le penseur politique affirmant que le pouvoir transforme en Caligula quiconque le détient ?
De même, Monsieur le Président, vous qui, depuis deux ans, avez reçu, parfois en grande pompe, des chefs d'Etat qui s'illustrent dans le meurtre, la dictature de masse, l'emprisonnement des opposants, le soutien au terrorisme international, la destruction physique de peuples minoritaires, vous qui aviez, lors de vos discours de candidat, annoncé la fin de la politique sans foi ni loi, en citant Camus d'ailleurs, comment pourrez-vous concilier votre pragmatisme insoucieux de morale avec le souci camusien de ne jamais séparer politique et morale ? En l'occurrence une morale soucieuse de principes, de vertus, de grandeur, de générosité, de fraternité, de solidarité.
Camus parlait en effet dans L'Homme révolté de la nécessité de promouvoir un "individualisme altruiste" soucieux de liberté autant que de justice. J'écris bien : "autant que". Car, pour Camus, la liberté sans la justice, c'est la sauvagerie du plus fort, le triomphe du libéralisme, la loi des bandes, des tribus et des mafias ; la justice sans la liberté, c'est le règne des camps, des barbelés et des miradors. Disons-le autrement : la liberté sans la justice, c'est l'Amérique imposant à toute la planète le capitalisme libéral sans états d'âme ; la justice sans la liberté, c'était l'URSS faisant du camp la vérité du socialisme. Camus voulait une économie libre dans une société juste. Notre société, Monsieur le Président, celle dont vous êtes l'incarnation souveraine, n'est libre que pour les forts, elle est injuste pour les plus faibles qui incarnent aussi les plus dépourvus de liberté.
Les plus humbles, pour lesquels Camus voulait que la politique fût faite, ont nom aujourd'hui ouvriers et chômeurs, sans-papiers et précaires, immigrés et réfugiés, sans-logis et stagiaires sans contrats, femmes dominées et minorités invisibles. Pour eux, il n'est guère question de liberté ou de justice... Ces filles et fils, frères et soeurs, descendants aujourd'hui des syndicalistes espagnols, des ouvriers venus d'Afrique du Nord, des miséreux de Kabylie, des travailleurs émigrés maghrébins jadis honorés, défendus et soutenus par Camus, ne sont guère à la fête sous votre règne. Vous êtes-vous demandé ce qu'aurait pensé Albert Camus de cette politique si peu altruiste et tellement individualiste ?
Comment allez-vous faire, Monsieur le Président, pour ne pas dire dans votre discours de réception au Panthéon, vous qui êtes allé à Gandrange dire aux ouvriers que leur usine serait sauvée, avant qu'elle ne ferme, que Camus écrivait le 13 décembre 1955 dans un article intitulé "La condition ouvrière" qu'il fallait faire "participer directement le travailleur à la gestion et à la réparation du revenu national" (t. III, p. 1059) ? Il faut la paresse des journalistes reprenant les deux plus célèbres biographes de Camus pour faire du philosophe un social-démocrate...
Car, si Camus a pu participer au jeu démocratique parlementaire de façon ponctuelle (Mendès France en 1955 pour donner en Algérie sa chance à l'intelligence contre les partisans du sang de l'armée continentale ou du sang du terrorisme nationaliste), c'était par défaut : Albert Camus n'a jamais joué la réforme contre la révolution, mais la réforme en attendant la révolution à laquelle, ces choses sont rarement dites, évidemment, il a toujours cru - pourvu qu'elle soit morale.
Comment comprendre, sinon, qu'il écrive dans L'Express, le 4 juin 1955, que l'idée de révolution, à laquelle il ne renonce pas en soi, retrouvera son sens quand elle aura cessé de soutenir le cynisme et l'opportunisme des totalitarismes du moment et qu'elle "réformera son matériel idéologique et abâtardi par un demi-siècle de compromissions et (que), pour finir, elle mettra au centre de son élan la passion irréductible de la liberté" (t. III, p. 1020) - ce qui dans L'Homme révolté prend la forme d'une opposition entre socialisme césarien, celui de Sartre, et socialisme libertaire, le sien... Or, doit-on le souligner, la critique camusienne du socialisme césarien, Monsieur le Président, n'est pas la critique de tout le socialisme, loin s'en faut ! Ce socialisme libertaire a été passé sous silence par la droite, on la comprend, mais aussi par la gauche, déjà à cette époque toute à son aspiration à l'hégémonie d'un seul.
Dès lors, Monsieur le Président de la République, vous avez raison, Albert Camus mérite le Panthéon, même si le Panthéon est loin, très loin de Tipaza - la seule tombe qu'il aurait probablement échangée contre celle de Lourmarin... Mais si vous voulez que nous puissions croire à la sincérité de votre conversion à la grandeur de Camus, à l'efficacité de son exemplarité (n'est-ce pas la fonction républicaine du Panthéon ?), il vous faudra commencer par vous.
Donnez-nous en effet l'exemple en nous montrant que, comme le Camus qui mérite le Panthéon, vous préférez les instituteurs aux prêtres pour enseigner les valeurs ; que, comme Camus, vous ne croyez pas aux valeurs du marché faisant la loi ; que, comme Camus, vous ne méprisez ni les syndicalistes, ni le syndicalisme, ni les grèves, mais qu'au contraire vous comptez sur le syndicalisme pour incarner la vérité du politique ; que, comme Camus, vous n'entendez pas mener une politique d'ordre insoucieuse de justice et de liberté ; que, comme Camus, vous destinez l'action politique à l'amélioration des conditions de vie des plus petits, des humbles, des pauvres, des démunis, des oubliés, des sans-grade, des sans-voix ; que, comme Camus, vous inscrivez votre combat dans la logique du socialisme libertaire...
A défaut, excusez-moi, Monsieur le Président de la République, mais je ne croirai, avec cette annonce d'un Camus au Panthéon, qu'à un nouveau plan de communication de vos conseillers en image. Camus ne mérite pas ça. Montrez-nous donc que votre lecture du philosophe n'aura pas été opportuniste, autrement dit, qu'elle aura produit des effets dans votre vie, donc dans la nôtre. Si vous aimez autant Camus que ça, devenez camusien. Je vous certifie, Monsieur le Président, qu'en agissant de la sorte vous vous trouveriez à l'origine d'une authentique révolution qui nous dispenserait d'en souhaiter une autre.
Veuillez croire, Monsieur le Président de la République, à mes sentiments respectueux et néanmoins libertaires.


Michel Onfray est philosophe.
LE MONDE | 24.11.09 | 14h05

1. Monsieur Heidegger bonjour !
2. Monsieur Solers bonjour !

dimanche, 20 décembre 2009

Le retour du fils prodigue




Rembrandt Harmensz (ou Harmenszoon) van Rijn (1606-1669) Le Fils prodigue
Évangile de Luc 15, 11-32 (Bible de Jérusalem, p. 1789)
peinture sur toile (1669) 262x205 cm - dernier tableau achevé par Rembrandt - les personnages sont de taille réelle - Saint-Pétersbourg, Ermitage

Le Père en majesté inscrit sa majuscule au commencement de tout. Voûté comme un arc roman, et de courbe plénière, sa stature s'accomplit dans l'ovale géniteur qui rayonne au tympan. Son visage est celui d'un aveugle. Il s'est usé les yeux à son métier de père : scruter la route obstinément déserte, guetter du même regard l'improbable retour. Sans compter toutes les larmes furtives. Il arrive qu'on soit seul ! Oui, c'est bien lui, le Père, qui a pleuré le plus !

Je regarde le fils. Une nuque de bagnard. Et cette voile informe dont s'enclôt son épave, ces plis froissés où s'arc-boute et vibre encore le grand vent des tempêtes. Des talons rabotés comme une coque de galion sur l'arête des récifs, cicatrices à vau-l'eau de toutes les errances. Le naufragé s'attend au juge: "Traite-moi, dit-il, comme le dernier de ceux de ta maison."Il ne sait pas encore qu'aux yeux d'un Père comme celui-là, le dernier des derniers est le premier de tous. Il s'attendait au Juge, il se retrouve au Port, échoué, déserté, vidé comme sa sandale, enfin capable d'être aimé.

Appuyé de la joue tel un nouveau-né, au creux d'un ventre maternel, il achève de naître. La voix muette des entrailles, dont il s'est détourné, murmure enfin au creux de son oreille. Il entend : "Lève les yeux, prosterné, éperdu de détresse, et déjà tout lavé dans la magnificence, lève les yeux et regarde ce Visage, cette Face très sainte qui te contemple amoureusement. Tu es accepté, tu es désiré de toute éternité. Avant l'éparpillement des mondes, avant le jaillissement des sources, j'ai longuement rêvé de toi et prononcé ton nom. Vois donc ! je t'ai gravé sur la paume de mes mains : tu as tant de prix à mes yeux. Ces mains, je n'ai plus qu'elles, de pauvres mains ferventes, posées comme un manteau sur tes maigres épaules - tu reviens de si loin -, lumineuses, tendres et fortes, comme est l'amour de l'homme et de la femme, tremblantes encore - et pour toujours - du déchirant bonheur.
Les seuls regards d’amour sont ceux qui nous espèrent .


Rembrandt et le retour du fils prodigue (extrait)
Baudiquey, Paul
éditions Ame , Lyon - octobre 2004

Pour R.C.B. et d'autres...

dimanche, 8 novembre 2009

Le rêve du papillon

Tchouang-tseu (Zhuang-Zi), philosophe taoïste vécut entre 300 et 400 ans avant notre ère. Originaire de la ville de Meng, qui était peut-être située au sud du fleuve jaune, quelque part dans la province actuelle du Henan, il occupa la charge de fonctionnaire subalterne d'une manufacture de laque et refusa le poste de Premier ministre que lui offrait le roi de la principauté de Chu.

Tchouang

Quelques citations de Tchouang-tseu :

"Le monde est un, il n’y a pas de genres ni de nations, l’homme ne s’oppose pas à l’animal, là où on impose un devoir on introduit un bandit, là où les lieux se prennent pour des principautés nationales, la guerre menace. Je ne vois ni mots ni notes ni lignes ni sexes : je vois des dragons, des fumées, des nuages et des oeuves. Il est possible de chanter comme le pinson quand on a le cœur léger. Les œuvres vraies sont indifférenciées. Leur motif est l’origine."

"Bien que les pieds de l'homme n'occupent qu'un petit coin de la terre, c'est par tout l'espace qu'il n'occupe pas que l'homme peut marcher sur la terre immense. Bien que l'intelligence de l'homme ne pénètre qu'une parcelle de la vérité totale, c'est par ce qu'elle ne pénètre pas que l'homme peut comprendre ce qu'est le ciel."


Par un bel après midi noyé de soleil, un dignitaire s'était aventuré sur les sentiers escarpés de la vallée profonde où Tchouang-tseu avait élu domicile.
Le mandarin, brillant lettré, qui avait passé tous les degrés des examens et obtenu un poste de conseiller auprès du roi, voulait poser au vieux Maître une question.
La chaumière était déserte, la porte grande ouverte. Des traces de sandales toutes fraîches, menaient à une prairie pentue.
Le dignitaire les suivit et découvrit Tchouang-tseu endormi à l'ombre d'un vieil arbre, la tête sur un coussin de fleurs des champs.
Le lettré toussota et le sage ouvrit les yeux.
- Ô maître, je viens de fort loin afin de vous interroger sur le Tao.
- Je ne sais si je pourrai te répondre, répondit Tchouang-tseu tout en se frottant les yeux.
- Vénérable,votre modestie vous honore.
- Cela n'a rien à voir, non ; à vrai dire je ne sais plus rien ni même qui je suis !
- Comment cela est il possible ?
- Oh, c'est très simple, repris le vieux sage ; figurez-vous que tout à l'heure j'ai fait un rêve étrange : j'étais un papillon voltigeant, ivre de lumière et du parfum des fleurs. Et maintenant, je ne sais plus si je suis Tchouang-tseu ayant rêvé qu'il était un papillon ou un papillon qui rêve qu'il est Tchouang-tseu !

Le conseiller du roi, bouche bée, s'inclina et retourna sur ses pas, ruminant cette parole énigmatique dans l'espoir d'en trouver le suc.


in Philosophes taoïstes (Lao-Tseu, Tchouang-Tseu, Lie-Tseu) - textes traduits, présentés et annotés par Liou Kia-hway et Benedyct Grynpas - Bibliothèque de La pléiade.



Champs irrigués en bordure de lac sous la brume et la pluie.
Wang Hui (1632-1717). Dynastie des Qing.


lundi, 17 août 2009

Varian Fry

Il y a quelques années, j'ai eu le privilège de passer deux semaines à New-York chez Annette Fry, l'épouse de Varian Fry. Ces quelques jours auprès de cette vieille dame intelligente, cultivée, délicieuse, furent un moment important de ma vie.

Varian fry

Varian Mackey Fry, né le 15 octobre 1907 à New York et mort le 13 septembre 1967, était un journaliste américain qui depuis Marseille, a sauvé entre 2 000 et 4 000 Juifs et militants anti-Nazi en les aidant à fuir l'Europe et le régime de Vichy. Il ne bénéficia que d'une reconnaissance tardive et fut fait chevalier de la Légion d'honneur par la France le 12 avril 1967.

Il reçut une éducation quaker. En 1927, Varian Fry fonda, avec Lincoln Kirstein, Hound & Horn, une revue littéraire. Il se maria avec la sœur de Lincoln Kirstein, Eileen.

Correspondant du journal américain The Living Age, Varian Fry visita Berlin en 1935. Il fut alors témoin de la barbarie des Nazis envers les Juifs. Il vit notamment deux nazis poignarder sans aucun motif la main d'un juif assis à la terrasse d'un café.

Choqué par cette expérience, il aida à lever des fonds pour soutenir les mouvements anti-Nazis. Juste après l'invasion de la France, il se rendit à Marseille, officiellement en tant que journaliste mais en fait envoyé par l'Emergency Rescue Committee (ERC) (Comité de sauvetage d'urgence) qui officia à Marseille sous le nom de Centre américain de secours le 14 août 1940. « Fry est arrivé à Marseille en août avec 3 000 dollars, une petite valise et une liste de quelque deux cents écrivains et artistes en danger. Presque immédiatement il s'est trouvé confronté à un énorme drame humain et ce qui devait être une mission de reconnaissance de trois semaines se transforma en une aventure éprouvante de treize mois ». Sa mission était d'aider des intellectuels, artistes, écrivains et anti-nazis, dont certains militants trotskystes, à fuir l'Europe. Il s'installa tout d'abord à l'hôtel Splendide où il avait rencontré un autre américain, Franck Bohn, envoyé par l'American Federation of Labor (AFL) et aidé par le Jewish Labor Committee (JLC) pour aider des militants syndicalistes ou socialistes à s'enfuir.

Malgré la surveillance du régime de Vichy, il cacha de nombreuses personnes à la villa Air-Bel et les aida à s'enfuir. Plus de 2 200 personnes se réfugièrent notamment au Portugal, alors neutre, avant de se rendre aux États-Unis. D'autres passèrent par la Martinique comme André Breton ou Victor Serge.

Les plus proches collaborateurs de Varian Fry furent Miriam Davenport, ancienne étudiante de l'Institut d'Art et d'Archéologie à la Sorbonne, Mary Jayne Gold, héritière à la vie romanesque, Daniel Bénédite, Albert O. Hirschman, Charles Fawcett, Leon Ball, Jean Gemähling ou Charles Wolff. Fry fut grandement aidé par Hiram Bingham IV, Vice Consul américain à Marseille qui combattit l'antisémitisme du Département d'Etat et sa politique frileuse en matière de visa. Hiram Bingham IV n'hésita pas à délivrer des milliers de visas, vrais ou faux.

Cette politique déplut au régime de Vichy et au gouvernement américain, alors neutre face au conflit européen. Varian Fry se fit confisquer son passeport par les autorités américaines. Il dut peu après quitter le territoire Français le 16 septembre 1941.

Il rentra alors aux États-Unis et essaya par tous les moyens de sensibiliser l'opinion publique américaine sur le sort des Juifs en Europe. En décembre 1942, il publia dans The New Republic, un article intitulé « Le Massacre des juifs en Europe ». En 1945, Fry publia Surrender on Demand (Livrer sur demande, publié aussi en France sous le titre La liste noire) qui racontait son périple en France. L'éditeur censura la préface qui dénonçait la politique américaine en matière de visas. L'ouvrage n'est sorti qu'en 1999 en France.

Il exerça alors divers métiers, se remaria après le décès de sa première femme et devint professeur de latin.

Article WIKIPEDIA

Personnalités aidées par Varian Fry :

* Hannah Arendt
* Jean Arp
* Hans Aufricht
* Hans Bellmer
* Georg Bernhard
* Victor Brauner
* André Breton

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jeudi, 23 juillet 2009

En 1992...



En 1992, il y a 17 ans, au sommet de Rio, Severin Suzuki, une adolescente alors âgée de 12 ans, s'adresse aux membres de l'ONU au nom de l'Environmental Children Organization (ECO). Bien sûr, elle n'a pas écrit seule ce discours, mais elle le porte totalement, jusqu'à l'émotion.

Merci à A.L.

dimanche, 17 mai 2009

Tu es l'autre de l'autre !

homophobie 17 mai - Journée internationale contre l'homophobie

Extrait du livre de Patrick Lévy - Le Kabbaliste
...
- Que dit la Torah aux homosexuels ?
- Rien ! répondit Isaac en levant les épaules. Là- dessus, elle ne parle qu'aux méchants !
« Lorsque la Torah t'enseigne < d'aimer (ahab) ton prochain comme toi-même >, elle ne pose pas de condition (Lv 19, 18) Ahab (AHB) signifie aimer et avoir de l'affection, y compris dans un sens sexuel. Lettre à lettre, il monde que deux (Beth) dans l'En-bas comme dans l'En-haut (Hé) font Un (Aleph). Les chrétiens aussi le disent : < Que celui qui aime Dieu aime aussi son frère >, dit Jean (I Jn 4,21). L'amour c'est sans conditions ! Il < couvre toutes les fautes >, comme il est écrit (Pr 10, 12). S'il y a de l'amour, il n'y a pas de faute ! < L'amour est l'accomplissement de la loi >, dit Paul (Rm 13, 10). < Dieu est Amour ; et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui >, dit encore Jean (I Jn 4, 16). Cela, tout le monde le sait, mais on fait semblant de l'ignorer. »
« Si tu poses des conditions à l'amour, ce n'est pas l'amour qui t'anime mais la possessivité, le conformisme, la peur, des idées-idoles telles que la famille et la procréation et tout cela. La Torah et Jésus méprisent la famille explicitement !1
- Mais il y a des interdits concernant la sexualité dans la Torah !
Il me jeta un regard amusé.
- Bien sûr ! Il y a des textes qui ne parlent pas d'amour ! < Un homme qui couche avec un mâle comme couche une femme, de mort ils mourront. > (Lv 20, 13) Il y a beaucoup d'autres lois et beaucoup de transgresseurs ! Pourquoi s'enflammer sur celle-là ? La loi sur l'adultère condamne aussi à mort. S'il fallait appliquer la Torah à la lettre, il n'y aurait plus âme qui vive sur la terre !
« Il est dit : < Heureux ceux qui observent la loi et qui pratiquent la charité en tous temps. > (Ps 106, 3) En tous temps ! insista Isaac, c'est-à-dire aussi en toutes circonstances, pour tous. L'amour, la charité et la miséricorde ne doivent pas être mesurées. Si toi, tu observes la loi, ne condamne pas celui qui ne t'imite pas.
« Il ne faut pas beaucoup d'élévation et de vision pour vénérer celui que l'on considère juste et pleurer sur sa persécution. Mais pour aimer et protéger celui qui n'est pas parfait, celui qui est très différent, celui dont on voudrait condamner les pensées ou les moeurs, il faut un peu plus d'intelligence et de coeur. Le rejet de l'autre, qui est trop autre, est un réflexe humain banal. La Torah lutte conte cela. L'amour, la solidarité, le respect... s'établissent au-dessus des différences.
< Comme un indigène 2, parmi vous, sera pour vous l'étranger en séjour parmi vous ; vous l'aimerez comme vous-même ? > L'étranger, l'autre, celui qui n'est pas comme toi, tu l'aimeras comme toi, parce que tu es l'autre de l'autre !

1 Dès la Genèse : < Sur quoi chacun quitte son père et sa mère. > < Qui aime son père ou sa mère, son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. > (Mt 10, 37) < Celui qui ne rompt pas avec son père et sa mère ne pourra se faire mon disciple. > (T 55) < Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive. Je suis venu opposer l'homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère. On aura pour ennemis les gens de sa famille. > (Mt 10, 34 ; voir aussi (Mt 12, 46) < Quiconque fait la volonté de mon Père, celui-là m'est un frère et une soeur et une mère. > (Mt 12, 46) < Et quiconque aura laissé maisons, frères, soeurs, père, mère, enfants ou champs à cause de mon nom recevra bien d'avantage et aura en héritage la vie éternelle. > (Mt 19, 29)

2 Ezra'h (AZRAH), de la racine ZR^H ou ZRa : comme ta semence (Lv 19, 34).

le kabbaliste.

Patrick Levy - Le Kabbaliste - Rencontre avec un mystique juif - Pocket

Un livre magnifique, intelligent, juste, drôle, lumineux.

mercredi, 15 avril 2009

Broutons dans les champs sémantiques


haddad Sur les conseils d'un ami j'ai acheté "Le nouveau magasin d'écriture" de Hubert Haddad.
Fichtre, diantre ! 930 pages, un pavé. Mais la mise en page est aérée, claire, magnifique : le choix des polices de caractères, l'iconographie, les graphismes, les culs de lampe...
C'est censé permettre de trouver un sujet, circonvenir une panne d'inspiration, investir de façon ludique la poésie, le théâtre ou le mot d'esprit, s'adonner aux délices de l'analogie, de la métaphore et de l'oxymore.
Soit ! Pour bloguer, voire débloguer, ce peut être utile.
Je me suis donc dit in petto mettons-nous à la lecture dudit ouvrage. Bien m'en a pris, le pavé est admirable, pavé cependant, mais on peut le parcourir dans tous les sens au grè de son plaisir.
Exemple : comment trouver le titre de votre prochaine nouvelle, l'incipit (pas insipide, ouarf ! ) qui fera image ?
En utilisant un dictionnaire analogique dont le registre lexical élargira votre champ sémantique au-delà de vos pâtures habituelles. Les enfants savent très bien jouer avec cet imaginaire. Nous aussi.
Ce qui peut donner ceci (je cite) :
Le vieille lanterne qui attirait les chauves-souris
L'incendie qui ne voulait pas quitter l'allumette
Le caillou oublié qui se prenait pour Dieu
Le piano qui n'aimait pas les chats
Le nuage qui détestait la pluie
Un grain de sable perdu dans le désert
Mémoire d'un vieux manteau
La fenêtre qui rétrécissait
L'escalier en colimaçon et l'escargot
Le traversin rempli de larmes
La statue qui avait mal aux pieds
L'étang qui comptait ses trésors
L'horloge sans aiguilles et l'archer de l'éternité
La chaise bancale et l'homme sans visage
Le miroir et l'enfant qui voyait double
L'escalier chatouilleux (j'aime bien celui là)
Le violon dans le brouillard
Le parapluie de bois tombé dans la rivière
La montagne qui se cachait dans le brouillard
La maison fantôme et la petite fille aveugle
La vieille roue qui rêvait d'être carrée
Le marteau fantôme dans la maison du brouillard
L'oreiller qui n'avait jamais sommeil (j'aime bien celui-là aussi)
L'armure vide et le vieux fusil
Le puits qui ne disait que des mensonge
Le moulin à vent qui éternuait
Le piano qui se souvient d'avoir été un arbre
etc
.
Mais ce n'est qu'un minuscule exemple, ce livre fourmille d'idées, de propositions, de citations, d'illustrations.
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Tu es pressé d'écrire, comme si tu étais en retard sur la vie (René Char).

mardi, 24 mars 2009

Dieu, les dieux …

Martini
Annonciation - Simone Martini, 1333 - détail
Galerie des Offices - Florence


Pourquoi les humains ont-ils besoin de croire ?

Pour ceux qui croient, Dieu est une réponse. Pour moi, c’est une question.

Si l’on a une vision religieuse du monde, l’existence de Dieu est une préexistence, une antériorité à tout, non pas une totalité mais un infini.

Dans le cas contraire Dieu est une explication, une histoire, une réaction à des évènements, à un désordre, à des traumas, à l’errance dans les contraires, à la finitude. Et dans cette approche, Dieu, ou les Dieux naissent avec les hommes et mourront avec eux.

Les Lumières, qui ne furent pas une panacée, clignotent, la mort est partout, la nuit tombe, le religieux serait de retour et le village global est un immense panthéon, empli de Dieu, de dieux.

Il nous faut tenter de comprendre.

Les anthropologues considèrent aujourd’hui que l’homme est « par nature » un animal social. Nous ne vivons pas ensemble parce que nous sommes obligés, malgré les problèmes soulevés par cet « ensemble », mais parce que nous possédons un équipement mental, des façons de penser particulières conçues pour la vie en société.

Et pas n’importe quelle vie en société, une vie sociale en interaction avec les autres. Le cerveau humain possède ce que les biologistes appellent une forme particulière d’ «intelligence sociale». De par notre nature, nous avons des dispositions pour le sentiment moral, nous pouvons nous plier à des règles morales.

Les concepts de Dieux n’auraient pas été créés par les hommes pour rendre contraignantes ces règles morales, mais au contraire pour les rendre compréhensibles, intelligibles, parce que notre équipement mental qui rend la vie en société possible ne nous permet pas de comprendre le fonctionnement de cette société.

Et ceci ouvre des perspectives sur la fonction des religions.

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samedi, 21 février 2009

Le loup-garou : humanité, animalité

Le Loup-garou ou lycanthrope (du grec lycos «loup» et anthrôpos «homme») est un personnage de légende, le plus souvent malfaisant, qui passait pour avoir le pouvoir de se transformer en loup. Le terme «garou» vient du francique «werwolf» qui signifie déjà «homme-loup». Originellement, wolf voulait aussi dire voleur.


lycanthropie.jpg
Charles Le Brun, Trois têtes ressemblant au loup, 1672.

Lors des nuits de pleine lune, l’homme se transforme en loup, acquiert les caractères attribués à cet animal. Complètement dans la pulsion de mort, il serait, par cette tendance irrépressible et inconsciente, l’image d’un retour dans un état ancien...

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mercredi, 14 janvier 2009

La Nusquama

L'île d'Utopia
Ambrozio Lorezetti - allégorie du bon gouvernement


- Eh bien ! dis-je à Rapahël [Hythlodée], faites nous la description de cette île merveilleuse. Ne supprimez aucun détail, je vous en supplie. Décrivez-nous les champs, les fleuves, les villes, les hommes, les mœurs, les institutions, les lois, tout ce que vous pensez que nous désirons savoir, et, croyer-moi, ce désir embrasse tout ce que nous ignorons.

- Très volontiers, répondit Raphaël ; ces choses sont toujours présentes à ma mémoire ; mais le récit en demande un long terme.

- Dans ce cas, lui dis-je, allons dîner d'abord ; nous prendrons, après, tout le temps nécessaire.

- Je le veux bien, ajouta Raphaël.

Alors nous enträmes dans la maison pour dîner, et, après, nous revînmes au jardin nous asseoir sur le même banc. Je recommandai soigneusement aux domestiques d'éloigner les importuns, puis je joignis mes instances à celles de Piere, afin que Raphaël nous tînt sa promesse. Lui, voyant notre curiosité avide et attentive, se recueillit un instant dans le silence et la méditation, et commença en ces termes...


Thomas More - L'utopie - fin de la première partie

A écouter ou à "baladodiffuser", l'émission "Les nouveaux chemins de la connaissance" de Raphaël (!) Enthoven sur France-Culture du 12 au 16 janvier 2009 à 17h, consacrée à l'utopie.

A parcourir (?) : Anna Staquet - L'utopie ou les fictions subversives (en ligne)

A lire : L'utopie - Thomas More, Librio

vendredi, 2 janvier 2009

De senectute 1

«Tantôt c'est le corps qui se rend le premier à la vieillesse : parfois, c'est l'âme ; et en ai assez vu qui ont eu la cervelle affaiblie, avant l'estomac et les jambes ; et d'autant que c'est un mal peu sensible à qui le souffre et d'une obscure montre, d'autant est-il plus dangereux. Pour ce coup, je me plains des lois, non pas de quoi elles nous laissent trop tard à la besogne, mais de quoi elles nous y emploient trop tard. Il me semble que, considérant la faiblesse de notre vie, et à combien d'écueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n'en devrait pas faire si grande part à la naissance, à l'oisiveté et à l'apprentissage. »

Michel Eyquem de Montaigne - Essais - Livre I - chapitre LVII - De l'âge

mercredi, 3 décembre 2008

De senectute 3

« La vieillesse est une lente surprise. A un certain moment, l'histoire personnelle de chacun, son histoire, cesse tout simplement de se dérouler. On s'arrête de changer. Notre histoire n'est alors pas achevée, pas terminée, mais elle s'immobilise pendant un moment, un mois, une année peut-être. Et puis elle repart en sens inverse, elle commence à se dévider à l'envers. C'est là une chose dont on fait l'expérience à un certain âge. C'est ce qui est arrivé à mes parents. C'est ce qui arrive à tous ceux qui vivent assez longtemps. Et maintenant, ça m'est arrivé à moi. C'est comme si tout le but de la vie d'un organisme - ou en tout cas de ma vie - consistait à atteindre le point culminant de son potentiel avec pour seul objectif de revenir ensuite à son point de départ, à l'état de cellule unique. Comme si notre destin était de retomber dans le fleuve de la vie et de s'y dissoudre à la manière d'un sel. Et s'il y a une chose qui compte, c'est bien le retour et pas l'aller. »

American Darling p. 46/47 - Russell Banks - J'ai Lu

american_darling.gif

Un livre difficile, dur, important, passionnant qui deviendra un film de Martin Scorsese en 2009, avec la belle Cate Blanchett dans le rôle de l'héroïne du livre Hannah Musgrave.

mardi, 24 juin 2008

Pensées pour moi-même

Birmanie

"Les hommes se cherchent des retraites, chaumières rustiques, rivages des mers, montagnes : toi aussi, tu te livres d'habitude à un vif désir de pareils biens. Or, c'est là le fait d'un homme ignorant et peu habile, puisqu'il t'est permis, à l'heure que tu veux, de te retirer dans toi-même. Nulle part l'homme n'a de retraite plus tranquille, moins troublée par les affaires, que celle qu'il trouve dans son âme, particulièrement si l'on a en soi-même de ces choses dont la contemplation suffit pour nous faire jouir à l'instant du calme parfait, lequel n'est pas autre, à mon sens, qu'une parfaite ordonnance de notre âme. Donne-toi donc sans cesse cette retraite, et, là, redeviens toi-même. Trouve-toi de ces maximes courtes, fondamentales, qui, au premier abord, suffiront à rendre la sérénité à ton âme et à te renvoyer en état de supporter avec résignation tout ce monde où tu feras retour.

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lundi, 21 avril 2008

L'arbre dans le paysage


« Promenade dans les sous-bois de la pensée occidentale »


L'arbre

Paysage : Littré nous en donne la définition suivante : «étendue d’un pays que l’on voit d’un seul aspect. Un paysage dont on aura vu toutes les parties, l’une après l’autre, n’a pourtant point été vu ; il faut qu’il le soit d’un lieu assez élevé, où tous les objets auparavant dispersés se rassemblent d’un coup d’œil».

Et cette notion, cette idée de paysage est née très tardivement en occident, à la Renaissance, alors qu’elle existait mille ans plus tôt en Chine. Ce n’est pas un hasard. L’homme du Moyen-âge était d’un pays, (du latin pagus qui signifie bourg, canton) ; il était paysan ou seigneur, cultivait la terre ou chassait. Il faisait partie intégrante d’un tout universel et transcendant.
Or, le paysage, ce n’est pas le pays, ce n’est pas la simple présence physique de la nature, au sens botanique, minéralogique ou zoologique du terme. Le paysage c’est ce que l’on voit, c’est un regard, celui que l’on porte sur le pays. Même si dans ce paysage il y a des arbres, des bois, des collines, une rivière, une ville. Le paysage est devant nous.

Alors pourquoi et comment cette notion est-elle née à la Renaissance ?

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