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mercredi, 17 décembre 2014

chercheurs de connaissance

Nous sommes pour nous-mêmes des inconnus, pour la bonne raison que nous ne nous sommes jamais cherchés... Quelle chance avions-nous de nous trouver quelques jours ? On a dit à juste titre : « Où est ton trésor, là aussi est ton cœur » ; notre trésor est là où sont les ruches de notre savoir. Abeilles-nées, toujours en quête, collecteurs du miel de l'esprit, une seule chose nous tient réellement à cœur - « ramener quelque chose à la maison. » Pour le reste, quant à la vie, aux prétendues « expériences vécues », lequel d'entre nous les prend seulement au sérieux ? Lequel en a le temps ? Ainsi arrive-t-il que nous nous frottions les oreilles après coup en nous demandant, tout étonné, « Qu'est-ce donc que nous avons au juste vécu ? », ou même « Qui sommes-nous au juste ? » et nous essayons alors de faire les comptes de notre expérience, de notre vie, de notre être - hélas ! Sans trouver de résultat juste... Nous restons nécessairement étrangers à nous-mêmes. Nous ne nous comprenons pas. À notre égard, nous ne sommes pas des chercheurs de connaissance.
Généalogie de la morale
Nietzsche

vendredi, 19 avril 2013

Mariage pour tous


Une admirable intervention à l'Assemblée nationale de l’anthropologue Françoise Héritier qui tint le siège de Claude Lévi-Strauss au Collège de France. Enfin une contribution qui remet les pendules à l'heure sur l'évolution de la filiation, de l'affiliation, de la parenté et de l'engendrement depuis le néolithique, au delà d'une approche essentiellement occidentale et catholique qui veut nous faire accroire à son universalité et à son intemporalité.

vendredi, 10 août 2012

Monsieur Eléphant



Monsieur et cher éléphant,

Vous vous demanderez sans doute en lisant cette lettre ce qui a pu inciter à l’écrire un spécimen zoologique si profondément soucieux de l’avenir de sa propre espèce. L’instinct de conservation, tel est, bien sûr ce motif. Depuis fort longtemps déjà, j’ai le sentiment que nos destins sont liés. En ces jours périlleux « d’équilibre par la terreur », de massacres et de calculs savants sur le nombre d’humains qui survivront à un holocauste nucléaire, il n’est que trop naturel que mes pensées se tournent vers vous.
À mes yeux, monsieur et cher éléphant, vous représentez à la perfection tout ce qui est aujourd’hui menacé d’extinction au nom du progrès, de l’efficacité, du matérialisme intégral, d’une idéologie ou même de la raison car un certain usage abstrait et inhumain de la raison et de la logique se fait de plus en plus le complice de notre folie meurtrière. Il semble évident aujourd’hui que nous nous sommes comportés tout simplement envers d’autres espèces, et la vôtre en particulier, comme nous sommes sur le point de le faire envers nous-mêmes.
C’est dans une chambre d’enfant, il y a près d’un demi-siècle, que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Nous avons pendant des années partagé le même lit et je ne m’endormais jamais sans embrasser votre trompe, sans ensuite vous serrer fort dans mes bras jusqu’au jour où ma mère vous emporta en disant, non sans un certain manque de logique, que j’étais désormais un trop grand garçon pour jouer avec un éléphant. Il se trouvera sans doute des psychologues pour prétendre que ma « fixation » sur les éléphants remonte à cette pénible séparation, et que mon désir de partager votre compagnie est en fait une forme de nostalgie à l’égard de mon enfance et de mon innocence perdues. Et il est bien vrai que vous représentez à mes yeux un symbole de pureté et un rêve naïf, celui d’un monde où l’homme et la bête vivraient pacifiquement ensemble.
Des années plus tard, quelque part au Soudan, nous nous sommes de nouveau rencontrés. Je revenais d’une mission de bombardement au-dessus de Éthiopie et fis atterrir mon avion en piteux état au sud de Khartoum, sur la rive occidentale du Nil. J’ai marché pendant trois jours avant de trouver de l’eau et de boire, ce que j’ai payé ensuite par une typhoïde qui a failli me coûter la vie. Vous m’êtes apparu au travers de quelques maigres caroubiers et je me suis d’abord cru victime d’une hallucination. Car vous étiez rouge, d’un rouge sombre, de la trompe à la queue, et la vue d’un éléphant rouge en train de ronronner assis sur son postérieur, me fit dresser les cheveux sur la tête. Hé oui ! vous ronronniez, j’ai appris depuis lors que ce grondement profond est chez vous un signe de satisfaction, ce qui me laisse supposer que l’écorce de l’arbre que vous mangiez était particulièrement délicieuse.
Il me fallut quelque temps pour comprendre que si vous étiez rouge, c’est parce que vous vous étiez vautré dans la boue, ce qui voulait dire qu’il y avait de l’eau à proximité. J’avançai doucement et à ce moment vous vous êtes aperçu de ma présence. Vous avez redressé vos oreilles et votre tête parut alors tripler de volume, tandis que votre corps, semblable à une montagne disparaissait derrière cette voilure soudain hissée. Entre vous et moi, la distance n’excédait pas vingt mètres, et non seulement je pus voir vos yeux, mais je fus très sensible à votre regard qui m’atteignit si je puis dire, comme un direct à l’estomac. Il était trop tard pour songer à fuir. Et puis, dans l’état d’épuisement où je me trouvais, la fièvre et la soif l’emportèrent sur ma peur. Je renonçai à la lutte. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises pendant la guerre : je fermais tes yeux, attendant la mort, ce qui m’a valu chaque fois une décoration et une réputation de courage.
Quand j’ouvris de nouveau les yeux, vous dormiez. J’imagine que vous ne m’aviez pas vu ou pire vous m’aviez accordé un simple coup d’œil avant d’être gagné par le sommeil. Quoi qu’il en soit, vous étiez là ; la trompe molle, les oreilles affaissées, les paupières abaissées et, je m’en souviens, mes yeux s’emplirent de larmes. Je fus saisi du désir presque irrésistible de m’approcher de vous, de presser votre trompe contre moi, de me serrer contre le cuir de votre peau et puis là, bien à l’abri, de m’endormir paisiblement. Une impression des plus étranges m’envahit. C’était ma mère, je le savais, qui vous avait envoyé. Elle s’était enfin laissée fléchir et vous m’étiez restitué. Je fis un pas dans votre direction, puis un autre... Pour un homme aussi profondément épuisé que j’étais en ce moment-là, il se dégageait de votre masse énorme, pareille à un roc, quelque chose d’étrangement rassurant. J’étais convaincu que si je parvenais à vous toucher, à vous caresser, à m’appuyer contre vous, vous alliez me communiquer un peu de votre force vitale. C’était l’une de ces heures où un homme a besoin de tant d’énergie, de tant de force qu’il lui arrive même de faire appel à Dieu. Je n’ai jamais été capable de lever mon regard aussi haut, je me suis toujours arrêté aux éléphants. J’étais tout près de vous quand je fis un faux pas et tombai. C’est alors que la terre trembla sous moi et le boucan le plus effroyable que produiraient mille ânes en train de braire à l’unisson réduisit mon coeur à l’état de sauterelle captive. En fait, je hurlais, moi aussi et dans mes rugissements il y avait toute la force terrible d’un bébé de deux mois. Aussitôt après, je dus battre sans cesser de glapir de terreur, tous les records des lapins de course. Il semblait bel et bien qu’une partie de votre puissance se fût infusée en moi, car jamais homme à demi-mort n’est revenu plus rapidement à la vie pour détaler aussi vite En fait, nous fuyions tous les deux mais en sens contraires. Nous nous éloignions l’un de l’autre, vous en barrissant, moi en glapissant, et comme j’avais besoin de toute mon énergie, il n’était pas question pour moi de chercher à contrôler tous mes muscles. mais passons là-dessus, si vous le voulez bien. Et puis, quoi, un acte de bravoure a parfois de ces petites répercussions physiologiques. Après tout, n’avais-je pas fait peur à un éléphant ?
Nous ne nous sommes plus jamais rencontrés et pourtant dans notre existence frustrée, limitée, contrôlée, répertoriée, comprimée, l’écho de votre marche irrésistible, foudroyante, à travers les vastes espaces de l’Afrique, ne cesse de me parvenir et il éveille en moi un besoin confus. Il résonne triomphalement comme la fin de la soumission et de la servitude, comme un écho de cette liberté infinie qui hante notre âme depuis qu’elle fut opprimée pour la première fois. J’espère que vous n’y verrez pas un manque de respect si je vous avoue que votre taille, votre force et votre ardente aspiration à une existence sans entrave vous rendent évidemment tout à fait anachronique. Aussi vous considère-t-on comme incompatible avec l’époque actuelle. Mais à tous ceux parmi nous qu’éc¦urent nos villes polluées et nos pensées plus polluées encore, votre colossale présence, votre survie, contre vents et marées, agissent comme un message rassurant. Tout n’est pas encore perdu, le dernier espoir de liberté ne s’est pas encore complètement évanoui de cette terre, et qui sait ? si nous cessons de détruire les éléphants et les empêchons de disparaître, peut-être réussirons-nous également à protéger notre propre espèce contre nos entreprises d’extermination.
Si l’homme se montre capable de respect envers la vie sous la forme la plus formidable et la plus encombrante - allons, allons, ne secouez pas vos oreilles et ne levez pas votre trompe avec colère, je n’avais pas l’intention de vous froisser - alors demeure une chance pour que la Chine ne soit pas l’annonce de l’avenir qui nous attend, mais pour que l’individu, cet autre monstre préhistorique encombrant et maladroit, parvienne d’une manière ou d’une autre à survivre.
Il y a des années, j’ai rencontré un Français qui s’était consacré, corps et âme, à la sauvegarde de l’éléphant d’Afrique. Quelque part, sur la mer verdoyante, houleuse, de ce qui portait alors le nom de territoire du Tchad, sous les étoiles qui semblent toujours briller avec plus d’éclat lorsque la voix d’un homme parvient à s’élever plus haut que sa solitude, il me dit : "Les chiens, ce n’est plus suffisant. Les gens ne se sont jamais sentis plus perdus, plus solitaires qu’aujourd’hui, il leur faut de la compagnie, une amitié plus puissante, plus sûre que toutes celles que nous avons connues. Quelque chose qui puisse réellement tenir le coup. Les chiens, ce n’est plus assez. Ce qu’il nous faut, ce sont les éléphants". Et qui sait ? Il nous faudra peut-être chercher un compagnonnage infiniment plus important, plus puissant encore...
Je devine presque une lueur ironique dans vos yeux à la lecture de ma lettre. Et sans doute dressez-vous les oreilles par méfiance profonde envers toute rumeur qui vient de l’homme. Vous a-t-on jamais dit que votre oreille a presque exactement la forme du continent africain ? Votre masse grise semblable à un roc possède jusqu’à la couleur et l’aspect de la terre, notre mère. Vos cils ont quelque chose d’inconnu qui fait presque penser à ceux d’une fillette, tandis que votre postérieur ressemble à celui d’un chiot monstrueux. Au cours de milliers d’années, on vous a chassé pour votre viande et. votre ivoire, mais c’est l’homme civilisé qui a eu l’idée de vous tuer pour son plaisir et faire de vous un trophée. Tout ce qu’il y a en nous d’effroi, de frustration, de faiblesse et d’incertitude semble trouver quelque réconfort névrotique à tuer la plus puissante de toutes les créatures terrestres. Cet acte gratuit nous procure ce genre d’assurance « virile » qui jette une lumière étrange sur la nature de notre virilité.
Il y a des gens qui, bien sûr, affirment que vous ne servez à rien, que vous ruinez les récoltes dans un pays où sévit la famine, que l’humanité a déjà assez de problèmes de survie dont elle doit s’occuper sans aller encore se charger de celui des éléphants. En fait, ils soutiennent que vous êtes un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre.
C’est exactement le genre d’ arguments qu’utilisent les régimes totalitaires, de Staline à Mao, en passant par Hitler, pour démontrer qu’une société vraiment rationnelle ne peut se permettre le luxe de la liberté individuelle. Les droits de l’homme sont, eux aussi, des espèces d’éléphants. Le droit d’être d’un avis contraire, de penser librement, le droit de résister au pouvoir et de le contester, ce sont là des valeurs qu’on peut très facilement juguler et réprimer au nom du rendement, de l’efficacité, des « intérêts supérieurs » et du rationalisme intégral.
Dans un camp de concentration en Allemagne, au cours de la dernière guerre mondiale, vous avez joués, monsieur et cher éléphant, un rôle de sauveteur. Bouclés derrière les barbelés, mes amis pensaient aux troupeaux d’éléphants qui parcouraient avec un bruit de tonnerre les plaines sans fin de l’Afrique et l’image de cette liberté vivante et irrésistible aida ces concentrationnaires à survivre. Si le monde ne peut plus s’offrir le luxe de cette beauté naturelle, c’est qu’il ne tardera pas à succomber à sa propre laideur et qu’elle le détruira... Pour moi, je sens profondément que le sort de l’homme, et sa dignité, sont en jeu chaque fois que nos splendeurs naturelles, océans, forêts ou éléphants, sont menacées de destruction.
Demeurer humain semble parfois une tache presque accablante ; et pourtant, il nous faut prendre sur nos épaules an cours de notre marche éreintante vers l’inconnu un poids supplémentaire : celui des éléphants. Il n’est pas douteux qu’au nom d’un rationalisme absolu il faudrait vous détruire, afin de nous permettre d’occuper toute la place sur cette planète surpeuplée. Il n’est pas douteux non plus que votre disparition signifiera le commencement d’un monde entièrement fait pour l’homme. Mais laissez-moi vous dire ceci, mon vieil ami : dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’homme. Tout ce qui restera de nous, ce seront des robots. Nous ne réussirons jamais à faire de nous entièrement notre propre œuvre. Nous sommes condamnés pour toujours à dépendre d’un mystère que ni la logique ni l’imagination ne peuvent pénétrer et votre présence parmi nous évoque une puissance créatrice dont on ne peut rendre compte en des termes scientifiques ou rationnels, mais seulement en termes où entrent teneur, espoir et nostalgie. Vous êtes notre dernière innocence.
Je ne sais que trop bien qu’en prenant votre parti - mais n’est-ce pas tout simplement le mien ? - je serai immanquablement qualifié de conservateur, voire de réactionnaire, « monstre » appartenant à une autre évoque préhistorique : celle du libéralisme. J’accepte volontiers cette étiquette en un temps où le nouveau maître à penser de la jeunesse française, le philosophe Michel Foucault, annonce que ce n’est pas seulement Dieu qui est mort disparu à jamais, mais l’Homme lui-même, l’Homme et l’Humanisme.
C’est ainsi, monsieur et cher éléphant, que nous nous trouvons, vous et moi, sur le même bateau, poussé vers l’oubli par le même vent puissant du rationalisme absolu. Dans une société, vraiment matérialiste et réaliste, poètes, écrivains, artistes, rêveurs et éléphants ne sont plus que des gêneurs. Je me souviens d’une vieille mélopée que chantaient des piroguiers du fleuve Chari en Afrique centrale.
Nous tuerons le grand éléphant
Nous mangerons le grand éléphant
Nous entrerons dans son ventre
Mangerons son coeur et son foie...
(..) Croyez-moi votre ami bien dévoué.

Romain Gary - Le figaro Littéraire, Mars 1968.

mardi, 17 janvier 2012

Nãgãrjuna

copyright F. Deport

Sachant que les possessions sont éphémères et sans substance
Pratique avec respect la générosité...
Il n'est pas de meilleur ami que le don.

Développe les perfections incommensurables :
La générosité, le respect d'autrui, la patience,
La persévérance, la méditation ainsi que la sagesse,
Et deviens le Vainqueur Souverain

Ayant traversé l'océan de l'existence.Considère comme des ennemis :
L'avarice, la dissimulation et la tromperie,
L'attachement, l'indolence, l'orgueil et la concupiscence,
L'aversion et la vanité liée au statut social,
à l'apparence physique, au savoir, à la jeunesse et au pouvoir.

Le Puissant proclama l'attention comme la source de l'immortalité
Et l'inattention comme celle de la mort.
C'est pourquoi, afin d'accroître les facteurs positifs,
Cultive sans relâche l'attention respectueuse.

Tu affirmes : "Celui-ci m'a insulté, terrassé, ligoté,
Celui-là m'a dérobé mes biens.
Une telle rancune engendre les querelles,
qui abandonne le ressentiment dormira heureux.

O connaisseur du monde, gains et pertes, plaisirs et douleurs,
Paroles plaisantes et déplaisantes, louanges et blâmes,
Telles sont les huit attaches mondaines.
Sans valeur pour ton esprit, regarde-les sereinement.

Le Puissant a dit que la confiance, la non-nuisance, le don,
L'étude, le respect de soi-même, le respect d'autrui,
Et la sagesse constituent les sept pures richesses.
Reconnais les autres possessions comme insignifiantes.

Le Maître des hommes et des dieux a déclaré
Que de toutes les possessions le contentement est la meilleure
Sois toujours satisfait car celui qui connaît la satisfaction
Même s'il ne possède rien est véritablement riche.

O gracieux roi l'abondance des biens est douloureuse
Mais ceux de faibles désirs n'en sont pas affectés.
C'est pourquoi les souffrances des suprêmes nagas
Sont proportionnelles au nombre de leurs têtes.

Une once de sel modifie la saveur d'un peu d'eau
Mais pas celle de Gange.
De même, de faibles actions nuisibles
ne détruiront pas de vastes racines de bien.

Je ne suis pas au-delà de la maladie, de la vieillesse, de la mort
De la séparation d'avec l'agréable et pas davantage
Du résultat des actes accomplis.
L'antidote constitué par la répétition de cette évidence
Mettra fin à la vanité.

L'existence soumise à de nombreux maux
Est encore plus éphémère qu'une bulle ballottée par le vent.
Quelle notable merveille que d'inspirer après avoir expiré
Et de se réveiller du sommeil !

Ainsi tout est impermanent et dépourvu de substance.
Sans refuge ni protecteur, ni lieu d'attache.O grand homme, développe le détachement du cycle sans essence
Pareil au bananier sans moelle.
Tu possèdes les quatre grandes roues,
Résider dans un lieu favorable,
S'appuyer sur des êtres saints, être d'une nature religieuse
Et avoir un passé qui pèse en ta faveur.

Le Puissant a déclaré que s'appuyer sur un ami spirituel vertueux
permets l'accomplissement de la vie spirituelle.
Tout comme beaucoup ont obtenu la paix en faisant confiance au Vainqueur.
Remets t'en aux sages.

Même si un feu prenait soudain dans tes vêtements ou sur ta tête
Plutôt que de te préoccuper de l'éteindre
Efforce-toi de mettre fin au devenir.
Il n'y a pas de dessein plus excellent.

Au moyen de l'éthique, de la sagesse et de la méditation réalise
L'au-delà de la souffrance, l'état immaculé de contrôle et de paix
Éternel, immortel, inépuisable, indépendant
De la terre, de l'eau, du feu, de l'air, de la lune et du soleil.

L'attention, la discrimination entre les phénomènes, la persévérance,
la joie, l'adaptabilité, l'absorption et l'équanimité
sont les sept branches de l'Éveil,
La collection de vertus, cause de l'obtention du nirvana.

Il n'y a pas de méditation sans sagesse
Ni de sagesse sans concentration.
Pour qui possède les deux, l'océan du devenir
Devient semblable à l'empreinte d'un bœuf dans l'eau.

La vue juste, le mode de vie juste, l'effort juste,
L'attention juste, la concentration juste, la parole juste, l'activité juste,
Et la juste contemplation sont les huit membre de la voie,
médite les afin d'accéder à la paix.

Le Vainqueur transcendant déclara l'esprit comme la racine de la vertu
Telle est l'instruction bénéfique fondamentale.
O intrépide, quel besoin d'en dire plus ?
Maîtrise-le !

Réjouis-toi des vertus de tous les êtres vivants
Et dédie-toi entièrement à l'obtention de la bouddhéité...
Puis secours de nombreux êtres affligés
Au moyen de l'activité du puissant et miséricordieux Avalokiteshvara.

Ayant répandu sur terre, dans l'espace et dans les régions célestes
La gloire immaculée de la sagesse, de l'éthique et de la générosité,
Pacifie entièrement les délices des hommes et des dieux...
Consume la peur, la naissance et la mort
De la multitude des êtres soumis aux perturbations
Et parachève l'état du Puissant Vainqueur, état sans faille,
sans nature propre, transcendant, immortel et paisible.

Nagarjuna
Extraits de la Lettre à un ami (Dharma - 1993)

jeudi, 17 mars 2011

Elisabeth Badinter

Un remarquable discours d’Élisabeth Badinter, avec qui je suis encore une fois complètement d'accord. La vidéo n'est pas très bonne, regardez-là cependant. Elle est indispensable.


Vous pouvez aussi revoir son adresse à celles qui portent volontairement la burqa.

mardi, 8 mars 2011

Petite Poucette

Remarquable intervention de Michel Serres le 1er mars 2011 à l'Institut de France


Avant d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître.
Qui se présente, aujourd’hui, à l’école, au collège, au lycée, à l’université ?

- I -

Ce nouvel écolier, cette jeune étudiante n’a jamais vu veau, vache, cochon ni couvée. En 1900, la majorité des humains, sur la planète, s’occupaient de labourage et de pâturage ; en 2010, la France, comme les pays analogues au nôtre, ne compte plus qu’un pour cent de paysans. Sans doute faut-il voir là une des plus immenses ruptures de l’histoire, depuis le néolithique. Jadis référée aux pratiques géorgiques, la culture change.
Celle ou celui que je vous présente ne vit plus en compagnie des vivants, n’habite plus la même Terre, n’a donc plus le même rapport au monde. Il ou elle ne voit que la nature arcadienne des vacances, du loisir ou du tourisme.

- Il habite la ville. Ses prédécesseurs immédiats, pour plus de la moitié, hantaient les champs. Mais il est devenu sensible aux questions d’environnement. Prudent, il polluera moins que nous autres, adultes inconscients et narcissiques.
Il n’a plus le même monde physique et vital, ni le même monde en nombre, la démographie ayant soudain bondi vers sept milliards d’humains.

- Son espérance de vie est, au moins, de quatre-vingts ans. Le jour de leur mariage, ses arrière- grands-parents s’étaient juré fidélité pour à peine une décennie. Qu’il et elle envisagent de vivre ensemble, vont-ils jurer de même pour soixante-cinq ans ? Leurs parents héritèrent vers la trentaine, ils attendront la vieillesse pour recevoir ce legs.
Ils n’ont plus la même vie, ne vivent plus les mêmes âges, ne connaissent plus le même mariage ni la même transmission de biens.

- Depuis soixante ans, intervalle unique dans notre histoire, il et elle n’ont jamais connu de guerre, ni bientôt leurs dirigeants ni leurs enseignants. Bénéficiant des progrès de la médecine et, en pharmacie, des antalgiques et anesthésiques, ils ont moins souffert, statistiquement parlant, que leurs prédécesseurs. Ont-ils eu faim ?
Or, religieuse ou laïque, toute morale se résumait à des exercices destinés à supporter une douleur inévitable et quotidienne : maladies, famine, cruauté du monde.
Ils n’ont plus le même corps ni la même conduite ; aucun adulte ne sut ni ne put leur inspirer une morale adaptée.

- Alors que leurs parents furent conçus à l’aveuglette, leur naissance fut programmée. Comme, pour le premier enfant, l’âge moyen de la mère a progressé de dix à quinze ans, les enseignants ne rencontrent plus des parents d’élèves de la même génération.
Ils n’ont plus les mêmes parents ; changeant de sexualité, leur génitalité se transformera.

- Alors que leurs prédécesseurs se réunirent dans des classes ou des amphis homogènes culturellement, ils étudient au sein d’un collectif où se côtoient désormais plusieurs religions, langues, provenances et mœurs. Pour eux et leurs enseignants, le multiculturalisme est de règle depuis quelques décennies. Pendant combien de temps pourront-ils encore chanter l’ignoble « sang impur » de quelque étranger ?
Ils n’ont plus le même monde mondial, ils n’ont plus le même monde humain. Autour d’eux, les filles et les fils d’immigrés, venus de pays moins riches, ont vécu des expériences vitales inverses.

Bilan temporaire. Quelle littérature, quelle histoire comprendront-ils, heureux, sans avoir vécu la rusticité, les bêtes domestiques et la moisson d’été, dix conflits, blessés, morts et affamés, cimetières, patrie, drapeau sanglant, monuments aux morts, sans avoir expérimenté dans la souffrance, l’urgence vitale d’une morale ?

- II -

Voilà pour le corps ; voici pour la connaissance.

- Leurs ancêtres cultivés avaient, derrière eux, un horizon temporel de quelques milliers d’années, ornées par la préhistoire, les tablettes cunéiformes, la Bible juive, l’Antiquité gréco-latine. Milliardaire désormais, leur horizon temporel remonte à la barrière de Planck, passe par l’accrétion de la planète, l’évolution des espèces, une paléo-anthropologie millionnaire.
N’habitant plus le même temps, ils entrèrent dans une autre histoire.

- Ils sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit leur faculté d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des réponses aux questions à quinze secondes, chiffres officiels ; dont le mot le plus répété est « mort » et l’image la plus reprise celle des cadavres. Dès l’âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres.

- Ils sont formatés par la publicité ; comment peut-on leur apprendre que le mot relais, en français s’écrit -ais, alors qu’il est affiché dans toutes les gares -ay ? Comment peut-on leur apprendre le système métrique, quand, le plus bêtement du monde, la SNCF leur fourgue des s’miles ?
Nous, adultes, avons doublé notre société du spectacle d’une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université. Pour le temps d’écoute et de vision, la séduction et l’importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d’enseignement.
Les enseignants sont devenus les moins entendus de ces instituteurs. Critiqués, méprisés, vilipendés, puisque mal payés.

- Ils habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la toile, lecture ou écriture au pouce des messages, consultation de Wikipedia ou de Facebook, n’excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois. Ils ne connaissent ni n’intègrent ni ne synthétisent comme leurs ascendants.

Ils n’ont plus la même tête.
- Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous habitions un espace métrique, référé par des distances.
Ils n’habitent plus le même espace.

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare de la Seconde Guerre mondiale.
Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, n’habite plus le même espace, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde extérieur, ne vit plus dans la même nature ; né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus la même mort, sous soins palliatifs. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.

- Il ou elle écrit autrement. Pour l’observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de dactylo.

- Ils ne parlent plus la même langue. Depuis Richelieu, l’Académie française publie, à peu près tous les quarante ans, pour référence, le dictionnaire de la nôtre. Aux siècles précédents, la différence entre deux publications s’établissait autour de quatre à cinq mille mots, chiffres à peu près constants ; entre la précédente et la prochaine, elle sera d’environ trente mille.
À ce rythme linguistique, on peut deviner que, dans peu de générations, nos successeurs pourraient se trouver aussi séparés de nous que nous le sommes de l’ancien français de Chrétien de Troyes ou de Joinville. Ce gradient donne une indication quasi photographique des changements majeurs que je décris.
Cette immense différence, qui touche toutes les langues, tient, en partie, à la rupture entre les métiers des années cinquante et ceux d’aujourd’hui. Petite Poucette et son frère ne s’évertueront plus aux mêmes travaux.

La langue a changé, le travail a muté.

- III -

L’individu

Mieux encore, les voilà devenus des individus. Inventé par saint Paul, au début de notre ère, l’individu vient de naître seulement ces jours-ci. Nous rendons-nous compte à quel point nous vivions d’appartenances, de jadis jusqu’à naguère ? Français, catholiques ou juifs, Gascons ou Picards, riches ou pauvres, femmes ou mâles… nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou villageoises, des groupes singuliers, des communes locales, un sexe, la patrie. Par les voyages, les images, la toile, les guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosé. Ceux qui demeurent continuent aujourd’hui, vite, d’éclater.
L’individu ne sait plus vivre en couple, il divorce ; ne sait plus se tenir en classe, il remue et bavarde ; ne prie plus en paroisse ; l’été dernier, nos footballeurs n’ont pas su faire équipe ; nos politiques savent-ils encore construire un parti ? On dit partout mortes les idéologies ; ce sont les appartenances qu’elles recrutaient qui s’évanouissent.
Cet individu nouveau-né annonce plutôt une bonne nouvelle. À balancer les inconvénients de l’égoïsme et les crimes de guerre commis par et pour la libido d’appartenance – des centaines de millions de morts –, j’aime d’amour ces jeunes gens.
Cela dit, reste à inventer de nouveaux liens. En témoigne le recrutement de Facebook, quasi équipotent à la population du monde.
Comme un atome sans valence, Petite Poucette est toute nue. Nous, adultes, n’avons inventé aucun lien social nouveau. L’emprise de la critique et du soupçon les déconstruit plutôt.
Rarissimes dans l’histoire, ces transformations, que j’appelle hominescentes, créent, au milieu de notre temps et de nos groupes, une crevasse si large que peu de regards l’ont mesurée à sa vraie taille.
Je la compare, je le répète, à celles qui intervinrent au néolithique, à l’aurore de la science grecque, au début de l’ère chrétienne, à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance.
Sur la lèvre aval de cette faille, voici des jeunes gens auxquels nous prétendons dispenser de l’enseignement, au sein de cadres datant d’un âge qu’ils ne reconnaissent plus : bâtiments, cours de récréation, salles de classe, bancs, tables, amphithéâtres, campus, bibliothèques, laboratoires même, j’allais même dire savoirs… cadres datant, dis-je, d’un âge et adaptés à une ère où les hommes et le monde étaient ce qu’ils ne sont plus.

- IV -

Trois questions, par exemple : Que transmettre ? À qui le transmettre ? Comment le transmettre ?

Que transmettre ? Le savoir !

Jadis et naguère, le savoir avait pour support le corps même du savant, de l’aède ou du griot. Une bibliothèque vivante… voilà le corps enseignant du pédagogue.
Peu à peu, le savoir s’objectiva d’abord dans des rouleaux, vélins ou parchemins, support d’écriture, puis, dès la Renaissance, dans les livres de papier, supports d’imprimerie, enfin, aujourd’hui, sur la toile, support de messages et d’information.
L’évolution historique du couple support-message est une bonne variable de la fonction d’enseignement. Du coup, la pédagogie changea trois fois : avec l’écriture, les Grecs inventèrent la paideia ; à la suite de l’imprimerie, les traités de pédagogie pullulèrent. Aujourd’hui ?
Je répète. Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la toile, disponible, objectivé. Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c’est fait.
Avec l’accès aux personnes, par le téléphone cellulaire, avec l’accès en tous lieux, par le GPS, l’accès au savoir est désormais ouvert. D’une certaine manière, il est toujours et partout déjà transmis.
Objectivé, certes, mais, de plus, distribué. Non concentré. Nous vivions dans un espace métrique, dis-je, référé à des centres, à des concentrations. Une école, une classe, un campus, un amphi, voilà des concentrations de personnes, étudiants et professeurs, de livres, en bibliothèques, très grande dit-on parfois, d’instruments dans les laboratoires… ce savoir, ces références, ces livres, ces dictionnaires… les voilà distribués partout et, en particulier, chez vous ; mieux, en tous les lieux où vous vous déplacez ; de là étant, vous pouvez toucher vos collègues, vos élèves, où qu’ils passent ; ils vous répondent aisément.
L’ancien espace des concentrations – celui-là même où je parle et où vous m’écoutez, que faisons-nous ici ? – se dilue, se répand ; nous vivons, je viens de le dire, dans un espace de voisinages immédiats, mais, de plus, distributif. – Je pourrai vous parler de chez moi ou d’ailleurs, et vous m’entendriez ailleurs ou chez vous.
Ne dites surtout pas que l’élève manque des fonctions cognitives qui permettent d’assimiler le savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support. Par l’écriture et l’imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Cette tête a muté.
De même donc que la pédagogie fut inventée (paideia) par les Grecs, au moment de l’invention et de la propagation de l’écriture ; de même qu’elle se transforma quand émergea l’imprimerie, à la Renaissance ; de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies.
Et, je le répète, elles ne sont qu’une variable quelconque parmi la dizaine ou la vingtaine que j’ai citées ou pourrais énumérer.
Ce changement si décisif de l’enseignement, – changement répercuté sur l’espace entier de la société mondiale et l’ensemble de ses institutions désuètes, changement qui ne touche pas, et de loin, l’enseignement seulement, mais sans doute le travail, la politique et l’ensemble de nos institutions – nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin ; probablement, parce que ceux qui traînent encore dans la transition entre les derniers états n’ont pas encore pris leur retraite, alors qu’ils diligentent les réformes, selon des modèles depuis longtemps évanouis.
Enseignant pendant quarante ans sous à peu près toutes les latitudes du monde, où cette crevasse s’ouvre aussi largement que dans mon propre pays, j’ai subi, j’ai souffert ces réformes-là comme des emplâtres sur des jambes de bois, des rapetassages ; or les emplâtres endommagent le tibia comme les rapetassages déchirent encore plus le tissu qu’ils cherchent à consolider.
Oui, nous vivons un période comparable à l’aurore de la paideia, après que les Grecs apprirent à écrire et démontrer ; comparable à la Renaissance qui vit naître l’impression et le règne du livre apparaître ; période incomparable pourtant, puisqu’en même temps que ces techniques mutent, le corps se métamorphose, changent la naissance et la mort, la souffrance et la guérison, l’être-au-monde lui-même, les métiers, l’espace et l’habitat.

- V -

Envoi

Face à ces mutations, sans doute convient-il d’inventer d’inimaginables nouveautés, hors les cadres désuets qui formatent encore nos conduites et nos projets. Nos institutions luisent d’un éclat qui ressemble, aujourd’hui, à celui des constellations dont l’astrophysique nous apprit jadis qu’elles étaient mortes déjà depuis longtemps.
Pourquoi ces nouveautés ne sont-elles point advenues ? J’en accuse les philosophes, dont je suis, gens qui ont pour métier d’anticiper le savoir et les pratiques à venir, et qui ont, comme moi, ce me semble, failli à leur tâche. Engagés dans la politique au jour le jour, ils ne virent pas venir le contemporain. Si j’avais eu, en effet, à croquer le portrait des adultes, dont je suis, il eût été moins flatteur.
Je voudrais avoir dix-huit ans, l’âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, non, puisque tout est à faire.
Je souhaite que la vie me laisse assez de temps pour y travailler encore, en compagnie de ces Petits, auxquels j’ai voué ma vie, parce que je les ai toujours respectueusement aimés.



lundi, 26 avril 2010

Gossip

commérage

"Bien que nous ayons tendance à le mépriser et à minimiser son importance, le colportage de cancans compte parti les activités humaines les plus fondamentales. Universellement pratiqué, apprécié et méprisé, il est aussi important pour notre survie et notre reproduction que les autres capacités cognitives ou dispositions émotionnelles. Pourquoi ? On le comprendra mieux si l'on se rappelle que les cancans sont des informations sur nos semblables, de préférence celles qu'ils aimeraient ne pas divulguer, et concernent surtout des sujets de valeur adaptative comme le statut social, les ressources et la sexualité. Le commérage perd beaucoup de son attrait lorsqu'il s'éloigne de ces sujets, comme le démontre notre attitude envers ceux qui collectionnent et échangent fiévreusement des connaissances dans d'autres domaines. Pensez par exemple à ces «fans» qui ne discutent que des disques ou concerts de leur groupe préféré, se disputent pour savoir où la photo de leur dernier album a été prise, etc., ou encore au cas extrême des « trainspotters » anglais. (Pour les lecteurs non britanniques, je précise que ce sont des gens qui passent leurs week-ends à regarder passer les trains pour remplir autant de cases que possible dans un catalogue général du matériel ferroviaire utilisé par les différentes compagnies de chemin de fer.) Nous estimons que ces gens passionnés par des sujets sans intérêt pour les interactions sociales ne sont pas tout à fait normaux.

Il n'existe pas de société humaine sans cancans. Pourtant, presque tous les groupes humains les considèrent avec mépris. Pourquoi ? Cela est dû à deux facteurs d'égale importance. Primo, aussi avides que nous soyons d'informations sur le statut social, les ressources et la sexualité des autres, nous redoutons de voir divulguées les mêmes informations à notre sujet. Secundo, même si nous aimons les commérages, nous voulons être considérés comme dignes de confiance. C'est indispensable si l'on veut maintenir des relations sociales stables, et notamment de coopération. Nous devons présenter l'image de quelqu'un qui ne trahit pas les secrets, qui ne répand pas l'information au-delà du petit cercle de ses vrais amis. Notre ambivalence envers le colportage de cancans n'est pas de l'hypocrisie."


Pascal Boyer Et l'homme créa les dieux - folio essais p.178

mardi, 19 janvier 2010

Complexus

La pensée complexe est la pensée qui relie. L’éthique complexe est l’éthique de reliance.

« Notre civilisation sépare plus qu’elle ne relie. Nous sommes en manque de reliance, et celle-ci est devenue besoin vital ; elle n’est pas seulement complémentaire à l’individualisme, elle est aussi la réponse aux inquiétudes, incertitudes et angoisses de la vie individuelle. Parce que nous devons assumer l’incertitude et l’inquiétude, parce qu’il existe beaucoup de sources d’angoisse, nous avons besoin de forces qui nous tiennent et nous relient. Nous avons besoin de reliance parce que nous sommes dans l’aventure inconnue. Nous devons assumer le fait d’être là sans savoir pourquoi. Les sources d’angoisse existantes font que nous avons besoin d’amitié, amour et fraternité, qui sont les antidotes à l’angoisse. » 1
main
« Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot "complexus", "ce qui est tissé ensemble". Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il faut mieux apprendre à relier. Relier, c’est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion, mais établir une connexion qui se fasse en boucle. Du reste, dans le mot relier, il y a le "re", c’est le retour de la boucle sur elle-même. Or la boucle est autoproductive. A l’origine de la vie, il s’est créé une sorte de boucle, une sorte de machinerie naturelle qui revient sur elle-même et qui produit des éléments toujours plus divers qui vont créer un être complexe qui sera vivant. Le monde lui-même s’est autoproduit de façon très mystérieuse. La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettront de relier.2 »

1 - Edgar Morin ‘La Méthode T. VI, Éthique’, 2005, p. 115
2 - Edgar Morin, La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité, in Revue Internationale de Systémique, vol 9, N° 2, 1995.

à Schéhérazade E. avec amitié

vendredi, 3 juillet 2009

Stoïque

Robert Longo
Robert Longo - "Men in the Cities" séries - 1980

Livre 3 - V
[…] Il faut donc être droit, et non pas redressé.

Livre 4 - III
On se cherche des retraites à la campagne, sur les plages, dans les montagnes. Et toi-même, tu as coutume de désirer ardemment ces lieux d’isolement. Mais tout cela est de la plus vulgaire opinion, puisque tu peux, à l’heure que tu veux, te retirer en toi-même. Nulle part, en effet, l’homme ne trouve de plus tranquille et de plus calme retraite que dans son âme, surtout s’il possède, en son for intérieur, ces notions sur lesquelles il suffit de se pencher pour acquérir aussitôt une quiétude absolue, et par quiétude, je n’entends rien d’autre qu’un ordre parfait. Accorde-toi donc sans cesse cette retraite, et renouvelle-toi. Mais qu’il s’y trouve aussi de ces maximes concises et fondamentales qui, dès que tu les auras rencontrées, suffiront à te renfermer en toute ton âme et à te renvoyer, exempt d’amertume, aux occupations vers lesquelles tu retournes. Contre quoi, en effet, as-tu de l’amertume ? Contre la méchanceté des hommes ? Reporte-toi à ce jugement que les êtres raisonnables sont nés les uns pour les autres, que se supporter est une partie de la justice, que les hommes pèchent involontairement, que tout ceux qui jusqu’ici se sont brouillés, soupçonnés, haïs, percés de coups de lances, sont allongés, réduits en cendres ! Calme-toi donc enfin. […]
Il reste donc à te souvenir de la retraite que tu peux trouver dans le petit champ de ton âme. Et, avant tout, ne te tourmente pas, ne te raidis pas ; mais sois libre et regarde les choses en être viril, en homme, en citoyen, en mortel. Au nombre des plus proches maximes sur lesquelles tu te pencheras, copte ces deux : l’une, que les choses n’atteignent point l’âme, mais qu’elles restent confinées au-dehors, et que les troubles ne naissent que de la seule opinion qu’elle s’en fait. L’autre, que toutes ces choses que tu vois seront, dans la mesure où elles ne le sont point encore, transformées et ne seront plus. Et de combien de choses les transformations t’ont déjà eu pour témoin ! Songes-y constamment. « Le monde est changement ; la vie, remplacement . » (Démocrite)

Livre 9 - XX
La faute d’un autre, il faut la laisser où elle est.

Pensées pour moi-même - Marc-Aurèle

mardi, 23 juin 2009

Une glace au chocolat !

Lis moi avec webReader

Que désires-tu ?
[...]
- trouver un sens à la vie.
Que t'apporterait une réponse, sinon un esclavage de plus ? Celui qui emmure cette question dans une réponse s'enferme dans un tunnel. Il est essentiel de ne pas imposer un sens à la vie !
Isaac s'adossa, et me permit de me détendre aussi. Il souriait vaguement...
- Imagine un enfant et sa mère dans un parc public. L'enfant demande à sa mère en regardant un homme :
« - Pourquoi le monsieur il porte un chapeau ?
« - Pour se protéger la tête du froid, répondait la mère.
« - Pourquoi ? poursuivait l'enfant.
« - Pour ne pas avoir froid et tomber malade.
« - Pourquoi pas tomber malade ?
« - Pour ne pas souffrir et mourir.
« - Pourquoi ne pas mourir.
« - Pour vivre !
« - Pourquoi vivre ?
« N'importe quelle série de questions commençant toutes par "pourquoi" aboutit inévitablement à une question existentielle. J'étais cet homme qui portait un chapeau. J'ai répondu à l'enfant :
« - Jadis, avant que tu sois né, tu étais, sans corps, comme un désir d'être...
« - C'est quoi un désir d'être ? me rétorqua l'enfant du tac au tac.
« - Tu vas voir ... Tu étais toi, mais sans tes mains, sans tes jambes, sans ta tête, sans ta bouche et tes yeux et tes oreilles, sans ton corps. Pour être ici, dans le monde, tu avais besoin d'un corps. Tu voulais la vie que tu vis ici, en ce moment, et tu voulais grandir. Tu as voulu avoir un papa et une maman, rencontrer beaucoup d'autres enfants, manger des glaces au chocolat... Alors, tu es venu dans le monde.
« L'enfant réfléchit un moment.
« - Mais pourquoi ? Pourquoi ?
« - Pour demander pourquoi je porte un chapeau et beaucoup d'autres pourquoi.
« L'enfant resta silencieux, apparemment satisfait, puis il se tourna vers sa mère .
« - Tu m'offres une glace au chocolat ?
« - Pourquoi ? lui rétorqua sa mère.
« - Parce que le monsieur, il porte un chapeau ! répondit l'enfant.

Patrick Lévy - le kabbaliste - pages 62, 63, 64

mardi, 10 février 2009

Non possumus ! *

dessin de jiho
d'après un dessin de Jiho


Je devrais me foutre comme de ma première chemise de la réintégration des affidés de Marcel Lefèbvre dans le giron du Vatican.
Mais j'ai de bonnes raisons de ne pas m'en foutre pas.
D'abord, j'ai des amis cathos-que-j'aime-bien, qui sont de vrais républicains, laïcs et tolérants.
Ils en bavent les cathos-que-j'aime-bien.
Ils ont des copines et des copains chrétiens divorcés, prêtres mariés, homosexuels, pour la contraception, les grossesses désirées, le droit de mourir dans la dignité... qui sont mis au ban (en allemand Reichsacht) et dans l'impossibilité d'accéder à certains actes, pour eux essentiels.
Dans le même temps, le pape et la hiérarchie ecclésiale vaticane tentent de réintégrer des évêques, prêtres, ouailles notoirement intégristes, négationnistes, proches de la droite la plus extrême.
Et ils acceptent ça. Belle indulgence !
J'ai d'autres raisons de ne pas m'en foutre pas et de ne pas laisser faire !
Si l'église catholique (oui, je connais l'antienne des cathos, l'église c'est nous les chrétiens pas seulement le Vatican, etc.) ne participe plus à des exactions comme elle l'a fait pendant de nombreux siècles, c'est tout simplement parce qu'elle n'a plus tout à fait le pouvoir de le faire.
Voire !
Le logiciel n'a pas été changé : cf. les pressions du Vatican sur le pouvoir politique italien (Berlu cretino !) lors de la fin de vie d'Eluana Englaro, les positions des églises polonaise, espagnole..., le développement de l'opus deï et de groupes d'influence douteux, l'attitude de l'église en Afrique, le discours de Ratisbonne,... et en France, les tentatives de remise en cause de la loi de 1905, la présence d'un ministre en exercice au conseil de la famille du Vatican, la reconnaissance par l'état des diplômes délivrés par des institutions catholiques, etc. La liste est trop longue.
Et en plus Bigard reçu par le pape ! (non je déconne :-) quoique ! )
Ils vont se bouger les cathos-que-j'aime-bien ?
Il semblerait que oui si j'en crois cet article de François Lagnau (professeur en classes préparatoires littéraires au lycée Edouard-Herriot de Lyon dans Le Monde du samedi 7 février 2009).

Non possumus !
  • Non, nous ne pouvons accepter que le pape multiplie les gestes de prévenance à l’égard de troupes marginales et passéistes, menées par des gourous autoproclamés qui n’en demandent pas tant !
  • Non, nous ne pouvons plus nous taire quand nous voyons notre Eglise (celle que nous formons et qui n’est pas la propriété du Vatican) ouvrir les bras aux fils prodigues réactionnaires, voire négationnistes, mais en chassant les progressistes.
  • Non, nous ne pouvons intégrer dans nos communautés paroissiales des fidèles avec lesquels il n’existe pas de réelle communion.
  • Non, nous ne pouvons plus qualifier de « souffrance » ou de « blessure », ce que nous ressentons, car cette fois, nous sommes vraiment en colère.
  • Non nous ne pouvons tolérer que de telles décisions, prises dans le secret des cabinets de la Curie, engagent la crédibilité de tous les catholiques du monde.
  • Non, nous ne pouvons supporter plus longtemps que s’ouvre toujours davantage le fossé entre l’institution ecclésiale et les réalités du monde moderne.
  • Non nous ne pouvons continuer de dire « amen » à tout ce qui nous scandalise dans le fonctionnement de cette gérontocratie bornée.
Si l’Eglise n’est aucunement un parti politique, avec une « droite » et avec une « gauche », elle est un corps vivant, celui du Christ. Que Benoît XVI prenne garde de ne pas l’écarteler !


Les cathos en manif avec banderoles devant les évêchés. J'aimerais bien voir ça.
Mais bon, c'est pas leur genre aux cathos, ça fait trop cégète. Dommage !
Je lui souhaite quand même bien du plaisir à l'ex-grand inquisiteur !

NB. : Vous pouvez aller relire ce billet écrit il y a quelques mois.

* Non possumus : réponse de Pierre et de Jean aux princes des prêtres, qui voulaient leur interdire le droit de prêcher l'Evangile :
«S'il est juste aux yeux de Dieu de vous obéir plutôt qu'à Dieu, à vous d'en juger. Nous ne pouvons pas quant à nous, ne pas publier ce que nous avons vu et entendu.» (Actes des Apôtres, ch. IV, versets 19 et 20.)

mardi, 30 septembre 2008

Homophonies



Il y a des homophonies troublantes, telle celle-ci :

La mort du corps, l'âme hors du corps ?

ou celle-ci :

hêtre, cyprès des hêtres (R.H.)

Une autre, d'un autre :

Et ma blême araignée, ogre illogique et las
Aimable, aime à régner, au gris logis qu'elle a.
(Victor Hugo)

ou bien :

"Le lilas est là !
Je lis là que le lilas est là.
Je lis là… que le lilas est là… sur ce lit-là !
- Que lis-tu là ?
- Je lis là que le lilas est sur ce lit-là !
Je lis là que là, sur ce lit qui est là, est le lilas !
Je suis las de lire là que le lilas est sur ce lit-là !"

(Raymond Devos)

et toutes les déclinaisons lacaniennes que je laisse à votre interprétation sur "Je-père-sévère"

dimanche, 28 septembre 2008

Харесва ми да спя - J'aime dormir

kristeva.jpg


J’aime dormir : je n’éprouve le sommeil ni comme un repos ni comme un spectre de la mort. Aux nuits opaques de mon enfance avaient beaux succéder les rêves colorés d’une jeunesse agitée d’intrigues sexuelles, forcément sexuelles[...] Le sommeil est ma seconde patrie. Seconde langue. Seconde nature. Frère et sœur, jumeau-jumelle, fuyant mais proche, éprouvant et cependant nourricier, étranger que je crois pourtant m’être propre et ce propre qui néanmoins m’échappe comme un étranger : le sommeil m’a toujours été refuge, source et recommencement. Serait-ce la raison pour laquelle, ayant apprivoisé cet étranger pour le meilleur et pour le pire, je n’ai jamais hésité à vivre à l’étranger, avec des étrangers, en étrangère ?

Je ne comprends pas le poète qui frémit de percer « les portes d’ivoire ou de corne » qui séparent le dormeur du « monde invisible » (Nerval). J’adore, au contraire, m’abandonner aux bras pneumatiques du sommeil, porter cette vague qui me porte, me sentir pénétrante et pénétrée, féminine-masculine, couple parfait parce que jamais en paix, éternelle poursuite, heureuse échappée, discordance insoluble, le somme comme un des beaux arts.

De ma nuit profonde je distingue le sommeil lucide, car la plongée sous-marine qui m’annule s’éclaire progressivement d’une veilleuse qui en suit les noires pulsations. Je la compose et recompose dans le sommeil paradoxal des rêves : je résous le problème de math insoluble la veille ; je mets en scène l’angoisse qui m’étranglaient hier ; je trouve le mot et la formule qui séchaient sur la page blanche d’un texte, d’un roman, d’un essai ; je pétris des coulées de pensées en brusque « concept » qui me fait rire de malice avant de me poser, demain, en sérieuse théoricienne. Immergés dans la soupe primordiale, fœtus originel et insécable androgyne, mon sommeil et ses rêves m’ont toujours apparu comme des portails d’éveil : comme l’œuvre continue de l’existence adossée à ses incommensurables mémoires, comme le creuset alchimique de toute création.

Julia Kristeva, juillet 2008

Moi aussi.
Raphaël Hythlodée, septembre 2008

Les nouvelles maladies de l’âme ( Fayard, 1993; trad. anglaise Columbia Univ. Press) ;
Le Temps sensible. Proust et l’expérience littéraire ( Gallimard, 1994 ; trad. anglaise Columbia Univ. Press) ;
Thérèse mon amour ( roman, Fayard, 2008).

lundi, 7 janvier 2008

Retirement

Marc Aurèle

" La plupart des hommes cherchent la solitude dans les champs, sur des rivages, sur des collines. C'est aussi ce que tu recherches ordinairement avec le plus d'ardeur. Mais c'est un goût très vulgaire. Il ne tient qu'à toi de te retirer à toute heure au-dedans de toi-même. Il n'y a aucune retraite où un homme puisse être plus en repos et plus libre que dans l'intérieur de son âme; principalement s'il y a mis de ces choses précieuses qu'on ne peut revoir et considérer sans se trouver aussitôt dans un calme parfait, qui est, selon moi, l'état habituel d'une âme où tout a été mis en bon ordre et à sa place.

Jouis donc très souvent de cette solitude, et reprends-y de nouvelles forces. Mais aussi fournis-la de ces maximes courtes et élémentaires, dont le seul ressouvenir puisse dissiper sur-le-champ tes inquiétudes, et te renvoyer en état de soutenir sans trouble tout ce que tu retrouveras.

Car enfin, qu'est-ce qui te fait de la peine ? Est-ce la méchanceté des hommes ? Mais rappelle-toi ces vérités-ci : que tous les êtres pensants ont été faits pour se supporter les uns les autres; que cette patience fait partie de la justice qu'ils se doivent réciproquement; qu'ils ne font pas le mal parce qu'ils veulent le mal. D'ailleurs à quoi a-t-il servi à tant d'hommes, qui maintenant sont au tombeau, réduits en cendres, d'avoir eu des inimitiés, des soupçons, des haines, des querelles ? Cesse donc enfin de te tourmenter.

Te plains-tu encore du lot d'événements que la cause universelle t'a départi ? Rappelle-toi ces alternatives de raisonnement : ou c'est la providence, ou c'est le mouvement fortuit des atomes qui t'amène tout; ou enfin il t'a été démontré que le monde est une grande ville...

Mais tu es importuné par les sensations du corps ? Songe que notre entendement ne prend point de part aux impressions douces ou rudes que l'âme animale éprouve, sitôt qu'il s’est une fois renfermé chez lui, et qu'il a reconnu ses propres forces. Au surplus, rappelle-toi encore tout ce qu'on t'a enseigné sur la volupté et la douleur, et que tu as reconnu pour vrai.

Mais ce sera peut-être un désir de vaine gloire qui viendra t'agiter. Considère la rapidité avec laquelle toutes choses tombent dans l'oubli ; cet abîme immense de l'éternité qui t'a précédé et qui te suivra; combien un simple retentissement de bruit est peu de choses; la diversité et la folie des idées que l'on prend de nous; enfin la petitesse du cercle où ce bruit s'étend. Car la terre entière n'est qu'un point de l'univers ; ce qui en est habité n'est qu'un coin du monde ; et dans ce coin-là même, combien auras-tu de panégyristes, et de quelle valeur ?

Souviens-toi donc de te retirer ainsi dans cette petite partie de nous-mêmes.

Ne te trouble de rien ; ne fais point d'efforts violents ; mais demeure libre. Regarde toutes choses avec une fermeté mâle, en homme, en en citoyen, en être destiné à mourir. Surtout, lorsque tu feras dans ton âme la revue de tes maximes, arrête-toi sur ces deux : l'une, que les objets ne touchent point notre âme, qu'ils se tiennent immobiles hors d'elle, et que son trouble ne vient jamais que des opinions qu'elle se fait au-dedans; l'autre, que tout ce que tu vois va changer dans un moment, et ne sera plus ce qu'il était. N'oublie jamais combien il est arrivé déjà de révolutions, ou en toi, ou sous tes yeux. "


Marc Aurèle
Pensées, livre IV, art. 3,

Lire soixante-dix-sept citations de Marc-Aurèle (pdf)

mardi, 10 juillet 2007

Ite, duae missae sunt !

Paene obliti eramus illud « motum proprium », quod nuntiabatur jam multos menses.
Sed domi Papae nihil perditur… Machina enim vaticana tarde certeque progreditur. Nam, cum nuntiatum erat liturgiam Traditionis redituram esse, multi fideles catholici moti erant, praesertim in terra Gallorum, ubi sunt eae magnae legiones, quae illam Traditionem curant.
Et sententia famosa est : Lex orandi, lex credendi. Itaque non per ambages nobis dicendum est : Ii, qui fideles Concilio sunt – sicut nos ipsi sumus – timent non linguam latinam, thus campanulasque, sed eum modum quo nationes intuuntur plerique qui ritus Traditionis defendunt.
Ritus Pii V erat Ecclesiae quae se solam veritatem habere putabat. Sed quadraginta annis post Vaticanum Secundum non potest ita putare, nisi velimus remittere ea quae illud Concilium tulit : humanitatem benigne intueri, laicis locum dare, cum aliis religionibus colloqui.
Ii qui illam Magnam Traditionem curant vicerunt. Oppidum Concilii ceperunt. Quos Roma jam audit. Et episcopos Galliae cras regent.
Juvet Fortuna omnes qui repugnabunt !

Traduction

Nous l’avions presque oublié, ce fameux motu proprio (décret) qu’on annonçait depuis des mois. Mais au Vatican, rien ne se perd. La mécanique tourne. Lentement et sûrement.
L’annonce d’un retour officiel de la liturgie traditionnelle avait suscité l’année dernière l’émotion de nombreux fidèles catholiques, notamment en France, où évoluent les gros bataillons du traditionalisme.
La formule est connue : Lex orandi, lex credendi.
Soyons clairs : ce qui inquiète les fidèles conciliaires, dont nous sommes, ce n’est ni le latin, ni les encensoirs, ni les clochettes, mais le regard sur le monde extérieur de la plupart des défenseurs du rite traditionnel.
Le rite de Pie V était celui d’une Église qui se pensait seule détentrice de la Vérité. 40 ans après Vatican II, cette posture est intenable. Sauf à vouloir relativiser – quel paradoxe pour Benoît XVI ! – les apports fondamentaux de ce même concile : regard positif sur l’humanité, reconnaissance de la place des laïcs, ouverture aux autres religions.
Quoiqu’on en dise, quelles que soient les conditions de la mise en place de ce biritualisme de fait : les traditionalistes ont gagné. Ils sont dans la place. Ils ont déjà l’oreille de Rome. Demain, ils domineront l’épiscopat français.
Bonne chance à tous ceux qui résisteront !

Scribae Testimonii Christiani 07/07/2007

mardi, 1 mai 2007

Méditation d'actualité

Platon

"Lorsque les pères et les mères s'habituent à laisser faire leurs enfants,
lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter,
lorsque le vieil homme, riche de nombreuses expériences de vie, renonce à communiquer celles-ci à la jeunesse par crainte de s'entendre ridiculiser,
lorsque les responsables de la cité se contentent de signer les textes sans veiller à leur application,
lorsque les citoyens négligent l'hygiène en général et la culture de leur corps en particulier, éléments fondamentaux de la dignité humaine,
enfin, lorsque les jeunes méprisent les lois, parce qu'ils ne reconnaissent plus au-dessus d'eux aucune autorité responsable, alors commence dans la nation le règne de la tyrannie et ses tragiques conséquences."

Platon, "La République"
427/347 av. J.C.

Communiqué par D. M.

lundi, 18 décembre 2006

Petit cours d'autodéfense intellectuelle



"Répondant au souhait de Noam Chomsky, selon lequel « si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle », Normand Baillargeon recense dans cet ouvrage très didactique les principaux obstacles à l’exercice d’une pensée critique. Depuis les confusions liées au flou du vocabulaire et aux contorsions rhétoriques, jusqu’à l’« innumérisme » (équivalent de l’illettrisme en matière de lecture des statistiques et probabilités), en passant par toute la gamme des raisonnements spécieux et des sophismes, l’auteur nous fait parcourir l’arsenal de la bêtise ordinaire et de la « fourberie mentale ».
Il nous met en garde contre leurs méfaits, qu’il s’agisse des déformations infligées à notre perception de la réalité, des impostures entretenues par les pseudosciences ou des manipulations orchestrées par les médias."

Alain Accardo - Le monde diplomatique - avril 2006

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