Signe religieux de l'ordre du rassemblement spirituel : signe de connaissance ou de reconnaissance ?

Bhoutan, peinture religieuse dan l'himalaya

Dès lors, où se situe la frontière entre acceptation individuelle et reconnaissance collective du signe ? Cette dernière est-elle fondée sur une réalité ? Si l'on admet que les cultures ancestrales furent d'abord orales, il manque quelque chose à cette démonstration. C'est peut-être à la scission de ces deux époques que naît la confusion entre signe et symbole. Ainsi, si l'on observe dans la religion judéo-chrétienne la valeur interprétative de la croix, elle est aujourd'hui indissociable du personnage christique. Or, à l'époque historique du Christ, elle relève avant tout d'une punition infligée aux voleurs notamment, une façon commune de châtier les punis, dans tous les cas. Elle ne recèle pas en soi de valeur théogonique. Ainsi, c'est tout juste si elle ne passe pas du mauvais présage à l'emblème de la foi. On peut donc considérer que ce signe s'est proprement éloigné de sa réalité. Il s'est mué d'instrument de torture courant en symbole de la souffrance humaine tout entière.

Suprématie du signe
Cela donne inévitablement au signe une valeur arbitraire que les structuralistes n'ont pas manqué de noter, en leur temps. Il devient une fin en soi ; il préfigure un animal aux comportements étranges qu'on ne peut que laisser divaguer à sa guise. Le mieux que le chercheur puisse alors espérer est une avancée phénoménologique. La réalité découle du signe, au sens péjoratif.

Ainsi, certains domaines de la pensée ont évolué vers une observation objective, donc uniforme du signe : la religion, dont il a été question plus haut, peut en certaines occurrences, ne se résumer qu'à un assemblage de rites dogmatisés, sans souci de résonance individuelle.

«S'il y a des différences entre hindouisme, bouddhisme et taoïsme, elles sont loin d'avoir la même importance que celles qui séparent le christianisme de l'islam et du judaïsme. Elles n'ont pas provoqué de guerres saintes parce que, en Orient, on ne prend jamais pour la réalité elle-même les formulations verbales qui la définissent.» (R. PIRSIG, Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes).

A la manière de Diderot dans Jacques le Fataliste, doit-on envisager le signe comme la somme de ce qui est écrit sur le "grand rouleau" ? Il serait sans doute dommage de négliger le fait selon lequel l'homme cherche désespérément un signe, mais que celui-ci se différencie du code ou du symbole ; il tend, à de rares exceptions, à se sentir vivant, appartenant au monde et relié aux forces qui l'ont créé. Que l'on nomme ce souci comme l'on voudra, c'est bien d'un signe de connaissance de soi, puis de reconnaissance, dont nous avons tous besoin. A quoi sert le travail de l'artiste, si ses semblables ne lisent pas, ne regardent pas, n'entendent pas ? De même sur le plan de l'inspiration, une oeuvre est-elle envisageable quand aucun signe ne sourd de notre environnement ?

"Si (l'art) m'est nécessaire, c'est qu'il ne se sépare de personne, et me permet de vivre tel que je suis, au niveau de tous. L'art n'est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d'émouvoir le plus grand nombre d'hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes" (A. CAMUS, Discours de Suède).

Inde, étendage du linge


Car au fond, entre signe et réalité, s'installe un autre couple : celui de l'image et ce qu'elle veut dire. Or, l'engouement des foules pour les photos issues des téléphones portables, voir la fréquentation des sites, des blogs, qui en regorgent n'est pas un hasard. C'est comme un besoin, un soulagement, qui va de la volonté de passivité à l'identification au héros (je pense à la « prophétie » d’Andy Warhol dans les années 60). L'interprétation fausserait en quelque sorte une telle attitude, puisqu'elle ramènerait rapidement le spectateur à sa véritable identité. Ces images sont uniquement basées sur l'évènement, créant un impact sur la sensibilité de celui qui regarde ; le projet n'est pas ici de comprendre, mais de ressentir .

Cependant, il faut se garder des généralités ; tout comme la photographie d'auteur perdure en parallèle de celle qui vient d'être évoquée, certains individus persistent dans leurs recherches des "Correspondances" : le domaine de l'art, celui de la littérature (sortant de l'ère du nouveau roman), sont empreints de retours vers ce que l'être humain sait donner de lui-même sans forcément le formuler immédiatement.
Alors, il nous faut revenir sur ce qui a été écrit plus haut : peut-être chacun d'entre nous, regardant tes photos qui nous font signe, à la manière de l'alchimiste dubitatif, secrète-t-il son or, pour pouvoir un jour penser et dire : "J'appartiens à ce monde".

Texte de Jean-Philippe ST.