Au 15ème siècle naît la métaphysique. L’homme occidental se pose des questions nouvelles sur la liberté humaine, sur l’existence de Dieu. Et comment faire autrement, pour tenter de répondre à ces questions, que de prendre du recul, de la distance, de s’extraire de ce que l’on veut comprendre.
L’idée de paysage naît de ce besoin de distance.

Le problème posé n’est pas simplifié pour autant. Il y a une impossibilité à «envisager» tout le paysage. Notre focale est limitée, comme l’on dit en photographie. Techniquement nous verrons une partie de notre environnement, puis une autre, puis une autre encore et ce n’est qu’en nous, qu’à l’intérieur de nous, que nous pourrons reconstituer une totalité. Mais de quel paysage s’agira t-il alors ? Quelle représentation pourrons-nous en donner, quand seront intervenus ce que nous sommes, c’est à dire, nos traces d’enfance, notre éducation, notre culture, nos connaissances. Un breton et un savoyard, dans le même espace et dans le même temps, ne verront pas la mer de la même façon. Un berger Peul et un paysan de l’Aubrac percevront différemment le désert. Dans ce que je perçois je projette ma perspective.

Quand, à la Renaissance, Léonard de Vinci peint la Joconde, le paysage qui est derrière Mona Lisa paraît aussi étrange, aussi poétique que son sourire. C’est que ce paysage, même s’il est constitué d’éléments comme un pont, une rivière, des arbres, est d’abord la vision intérieure que Léonardo a du lointain. Il ne dépeint pas, il peint.
Dans paysage, il y a pays, mais il y a presque visage aussi. Le paysage serait en quelque sorte le visage du pays. L’invention du paysage en occident est un des prémisses de la modernité.
Quelques questions peuvent alors être posées. Avec l’étroitesse de mon champ visuel, compte-tenu de ma culture, de mon éducation, de mon histoire, que vaut donc le regard que je porte sur l’autre, sur la nudité et la fragilité de son visage ? Quelle part de la réalité de l’être qui me fait face suis-je capable de vraiment percevoir ? Et qu’est-ce que le regard et le jugement que je porte disent aussi de moi-même ?

Le Paysage de Dieu, celui d’Abraham, des juifs, des chrétiens, des musulmans, est nudité, dépouillement, pureté infinie, lumière. Il s’accommode mal de l’ombre. Son paysage est ainsi : un désert, aux confins des limites . Un désert, lieu d’épreuve et de tentation où tout se déroule, où la vérité de l’homme face à l’infini de Dieu s’y révèle dans la crudité de sa faiblesse.
Abraham va de Mésopotamie en Palestine ; après la sortie d’Egypte les juifs erreront quarante ans ; Moïse sera quarante jours dans le Sinaï où il recevra les tables de la Loi. Le chemin de Jésus, de son humanité à son destin de fils de Dieu, traversera le désert pendant quarante jours, dans la souffrance de la tentation du pouvoir.
Le prophète, voix qui crie dans le désert «vox clamans in deserto» , est berger, nomade ou caravanier. Abraham est ânier, Mohamed est chamelier. Le désert, suivant la formule de Renan, est monothéiste.
Mais l’homme ne peut pas vivre en permanence, même symboliquement, à l’aplomb exact du soleil à son zénith. Dès la genèse, un seul lieu est possible pour s’en protéger, pour trouver l’ombre, pour assumer sa part d’ombre, sa part d’humanité : L’arbre. La Bible - Genèse 2-9 «Yahvé planta un jardin en Eden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé. Yahvé fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal...»
Le Coran - Sourate 23 «Nous créâmes aussi l’arbre qui s’élève au mont Sinaï, qui produit de l’huile et le suc bon à manger». L’Homme est depuis les origines lié à l’arbre. C’est sous la ramée qu’il habitera, échangera, inventera de possibles façons de vivre et de vivre avec l’autre.

L’arbre hante notre langue. Permettez-moi quelques exemples : forêt, bois, sous-bois, futaie, bosquet, clairière, lisière, ramure, aiguille, feuilles caduques, feuillage, fût, faîte, tronc, branche, sylvestre, forestier, arbrisseau rameux, rameaux épineux, ligneux, aubier, liber, écorce, racine, sauvageon, baliveau, lais, taillis, essence, duramen, foliole imparipennée. Nous avons peut-être autant de mots pour dire l’arbre que les Inuits pour parler de la neige !
D’ailleurs, le «livre, (c’est à dire la connaissance,) est le fils de l’arbre» . Le mot bois, vient de « boscus » en latin qui donnera book, buch, bouquin. Le liber, cette fine pellicule entre l’écorce et l’aubier que l’on faisait sécher pour pouvoir y écrire, donnera le mot livre.
Il me fallait donc également essayer de savoir pourquoi il m’était venu l’idée de m’approcher de l’arbre, sans volonté d’écologisme, de dendrologie (la science des arbres), sans intérêt soudain pour la sylviculture. Ayant les plus grandes difficultés à être à la fois dans et devant le paysage, je n’ai trouvé que quelques images, toutes d’enfance, toutes originelles.

Je me suis souvenu des bois de feuillus et de pins de mon enfance, du grand conifère du jardin de la mairie de mon village, strictement interdit et très haut, dans lequel nous montions facilement, avec peur et délice, d’une branche rugueuse à la suivante, pour y apprendre à monter sans tomber, à voir plus loin.
Je me souviens de Valentine, une petite fille de 5 ans, qui, il y a quelques mois seulement, éclata en sanglots alors que nous venions d’ébrancher un thuya assez laid et que nous nous apprêtions à le couper. Elle l’avait senti vivant et n’aurait sans doute rien dit si nous avions fait tomber un mur.
Il y a peut-être Idéfix, le chien d’Obélix, qui hurle de douleur quand on arrache un arbre.

Des images du cinéaste iranien Abbas Kiarostami s’imposent également. Ainsi, dans le film « Où est la maison de mon ami ? », qui se déroule dans une région vallonnée l’Iran, parsemée de multiples petits villages, un enfant rentre chez lui après l’école. Sa mère lave le linge en surveillant son petit frère. Il s’aperçoit alors, bouleversé qu’il a emporté par mégarde le cahier d’école de son meilleur ami, qui ne pourra donc pas faire ses devoirs et sera sévèrement puni par le maître le lendemain matin.
Contre l’avis de sa mère, qui ne saurait comprendre l’importance de la situation, il désobéit, s’échappe de la maison, quitte le village en un dédale de sentiers pentus et tortueux et part à la recherche de Nématzadé, son ami, qui habite quelque part dans un autre village. Il lui faut escalader la colline, questionner, errer dans le village inconnu… sans aucune idée de l'endroit où se trouve la maison de son ami.
Un arbre seul, en haut de la colline, précise l’horizon et signale le passage du chemin en zigzag qui sépare les villages. Et l’enfant questionne :

- «La maison de Nématzadé est ici ?
- Cherche le forgeron, près de sa maison il y a une bergerie.
- De quel côté ?
- Tu vas par là, c’est à côté d’un arbre desséché. »


Les dédales du chemin, les indications tortueuses des passants, donnent peu à peu à son parcours, à sa recherche un sens particulier. Et dans ce parcours initiatique, où les adresses sont autant de signification, l’arbre apparaît tellement souvent qu’il y acquiert une existence, qu’il fait signe, qu’il est signe, repère dans le paysage, axis mundi, axe du monde. Et l’enfant monte et descend sans cesse la colline entre les villages. Et par la question du «où», «où faut-il aller, où aller, où va cela ?» , par la quête d’une adresse, par le chemin tortueux, par l’arbre qui est au bord, c’est toute une mise en abîme qui cherche une signification, qui organise « un rituel de la vie, de la connaissance, du désir, de l’apprentissage » et qui dit le temps qui passe.

Le temps et l’arbre

Et depuis les origines, le temps qui passe est l’une des relations de l’homme et de l’arbre.
L’ombre de l’arbre donne l’heure du jour ; sa frondaison, ses fleurs, ses fruits, la couleur de ses feuilles disent la saison. Un chêne arrivera à sa pleine maturité bien après cent années. Un cèdre ou un tilleul peuvent vivre mille ans.
Il existe encore quelques séquoias vivants (sequoiadendron giganteum) de 4000 ans et quelques « Pinus aristata » de plus de 4500 ans. Au muséum d’histoire naturelle de New York on peut voir la coupe d’un séquoia sur lequel sont notés, cercles après cercles, années après années, le règne de David, celui de Salomon, la naissance du Christ, la découverte de l’Amérique...
Le plus vieil arbre du monde serait le Ginkgo biloba, né au début de l’ère secondaire. Il fut le seul arbre à survivre à Hiroshima. Il nous survivra peut-être.

Aujourd’hui, le temps dit réel, celui des réseaux informatiques, permet de réaliser des transactions instantanées d’un hémisphère à l’autre. Mais le temps humain, celui de l’échange, de la discussion, de la palabre que l’on fait sous l’arbre du même nom, le temps de la démocratie, le temps qui prend le temps de la compréhension et de l’explication, est plus lent. Comme celui de l’arbre. La longévité des arbres et la lenteur presque inchangée de leur croissance questionnent notre relation au temps, à l’espace et à nous-mêmes.

Un bel exemple de la relation de l’homme à l’arbre et au temps, à la mémoire et à l’histoire, trouve une illustration dans le travail que deux chercheurs ont réalisé sur la toponymie de l’arbre en Limousin. Le nom des lieux, quand il fait référence aux noms des arbres, indique un moment dans le temps passé. Ainsi les toponymes Chassaing ou Chasseneuil sont issus du mot gaulois cassano, qui signifie chêne rabougri. Il y avait donc des chênes rabougris et des habitants dans ce lieu quand on y parlait le gaulois. L’aulne, en gaulois verno, donnera Verneuil ou Lavergne ; le bouleau, en latin betulla donnera La Besse ou Le Bétoux, le tilleul, en latin tilium, donnera Le Theil et le chataîgnier, en latin castaneus, donnera Chatenet .
Par son inscription dans un temps non-humain, l’arbre nous rappelle donc l’étroitesse du temps qui nous est donné, et notre inscription dans une continuité. Le temps et l’histoire ne commencent donc pas avec ma naissance et ne finissent pas avec ma mort. Profiter de l’ombre ou des fruits d’un arbre, de la chaleur d’une bûche est souvent l’héritage des générations précédentes. Et planter un chêne à cinquante ans n’est pas un acte égoïste.
Tous les arbres seraient-ils généalogiques ?

Discrimination

Quand les arbres sont aimés ou respectés, ils ne le sont pas tous de la même façon.
Le premier arbre mentionné dans la bible est le figuier. Il est aussi l’arbre sous lequel Siddhârtha devint Bouddha l’Eveillé. Le cèdre fut utilisé pour construire le temple de Salomon. Le palmier tient une place particulière dans l’Islam et dans la poésie occidentale :

« Le ciel est par dessus le toit, si bleu, si calme !
Un arbre, par dessus le toit, berce sa palme ».

Mais dans nos contrées, c’est le chêne, «Quercus robur», qui concentre « en lui l’essence de l’arboréité, la dignité de toute lignité, pour devenir (...) l’espèce essentielle du genre ».
Il se dresse victorieusement contre des prétendants et intrus abusifs, qui colonisent, selon certains, dangereusement le sol national. Ainsi les platanes et les marronniers arrivèrent de Constantinople en 1615. Ces immigrés détrônèrent dans les villages les hêtres et les chênes qui, français de souche, tremblèrent pour leur futaie.
Aujourd’hui, le peuplier est lui aussi mal-aimé. Mais au 19ème siècle, on plantait un bois de peupliers lors de la naissance d’une fille. Il constituait sa dot vingt ans plus tard. Plus que l’individu « peuplier », ne serait-ce pas son installation en rangs serrés, son alignement militaire, la place qui lui est faite dans le paysage qui génèreraient le rejet, la détestation ?
Le pin subit lui aussi une hostilité végétale, bois blanc, bois de caisse, bois de cagette. Pourtant, avec le poète Francis Ponge, on peut habiter le bois de pins :

«Halle aux aiguilles odoriférantes, aux épingles à cheveux végétales, auditorium de myriades d’insectes, ô temple de la caducité, caducité des branches et des cintres – auditorium – solarium de myriades d’insectes – sont supportés par une forêt de mâts séniles tout frisés, lichéneux comme des vieillards créoles...
Lente fabrique de bois, de mâts, de poteaux, de perches, de poutres. Forêt sans feuilles, odoriférante comme le peigne d’une rousse.»

Kiarostami dit : «de même qu’un Homme est un homme avant tout, un être humain, sans rendre compte de son nom, sans nom, les arbres me semblent plus justes.»

L’arbre en société

L’arbre en société, c’est peut-être la forêt.
La forêt quand elle est épaisse est païenne, effrayante, grouillante de trolls, de lutins, de sylphes. Régis Debray note que « Le touffu y étouffe le mystique sous le mythe (...) La forêt est magique plus que religieuse» . L’arbre n’y est plus identifiable, la lumière n’y vient plus assez, le regard ne porte plus, les repères disparaissent. La forêt cache l’arbre.
C’est la lisière qui nous dit la forêt, qui nous montrent les essences, les densités de peuplement et qui nous dit l’hostilité de la pénombre ou la promesse de la clairière.
Certains arbres ont du talent, qui s’installent en plein champ, ou guetteurs, au bord du chemin, ou sur une crête, à l’horizon, pour nous tenir informé.
L’immobilité des arbres est un leurre. L’arbre croît, s’étend, s’étale, pousse, creuse, s’écarte, se penche, tombe ou se redresse. Certains disparaissent un jour, quand, comment et pour où ? Se sont-ils exilés ? Qui donc les a coupés ?

Rationalité et symbolisme

L’arbre est l’une des images de la rationalité. «La figure de l’arbre est une structure qui ordonnance, qui régule et organise». L’arbre est arborescent, généalogique. Il est schéma de la pensée logique, modèle hiérarchique depuis Aristote, mode de classification, pour Darwin et l’origine des espèces ou pour la classification des fraisiers et «désormais (il va) servir à rendre compte, temporairement, de ce que la biologie nous dit du vivant. »

Mais depuis toujours, l’arbre est l’image symbolique par excellence, parce qu’il nous parle de terre, d’eau, d’air, de feu solaire, de racines, de tronc, de branches, d’élan, de verticalité, d’immanence et de transcendance. Par Jésus et le bois de la croix ou par Odin pendu neuf jours au frêne cosmique Yggdrazil pour atteindre la sagesse. Il a joué un rôle essentiel dans toutes les religions archaïques. Et dans la laïcité en incarnant la liberté.
Bachelard parle de l’arbre et nous dit : «Canal nourricier, il puise dans les profondeurs du sol des nourritures qui deviennent fleurs et fruits, et il arrête de sa cime ces nuages qui déversent leurs pluies bienfaitrices (..) Médiateur entre les puissances cachés, l'arbre met en rapport le bas et le haut, et vice versa, la chtonien et l'aérien, le lourd et le subtil, le sombre et le lumineux, la terre et l'air, l'eau et les vents.»
Il pense même que « notre imaginaire est un arbre » et que l’arbre est tellement inscrit dans notre mémoire, dans nos connaissances, dans nos croyances, dans notre représentation du monde, dans notre être même, qu’il le dit ontologique, constitutif de ce que nous sommes, parce que «l’empathie avec laquelle l’homme ressent dans sa chair la vie intensive à l’œuvre dans la croissance de l’arbre, (qu’elle) entraîne toutes les rêveries, tous les fantasmes». C’est sans doute pourquoi Valentine pleurait !
Il y a l’Homme d’une part et l’arbre d’autre part.

Et Lévinas nous le rappelle : «L’existence d’un autre homme ne m’est pas donnée comme l’est celle (d’un) arbre. (L’arbre) m’apparaît par ses qualités », par ses caractéristiques. L’homme, lui, est paroles et visage. Et l’on ne trouvera jamais non plus dans le paysage, dans le visage du pays, « ce que la nudité du visage de l’Homme crie (de) son étrangeté au monde, (de) sa solitude, (de) la mort, dissimulée dans son être ».

Mais dans les deux cas il existe cependant un même problème « éthique » : caresser ou saccager. Parce que le plus souvent la destruction du paysage de l’autre s’accompagne de la frappe de son visage. Meurtres des indiens et déforestation de l’Amazonie, travail forcé du peuple Karen en Birmanie et saignée de la percée d’un oléoduc dans leur forêt... Balafre du visage et balafre du paysage.

Pour tout cela, comprendre le paysage et respecter l’arbre sont des actes permanents d’apprentissage.
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FD

Bibliographie
  • Emmanuel Lévinas, Ethique et infin, Biblio essais
  • Francis Ponge, La rage de l’expression, Poésie Gallimard
  • Robert Dumas, Traité de l’arbre – essai d’une philosophie occidentale, Actes sud
  • Anne Cauquelin, L’invention du paysage, PUF
  • Alain Lipietz, Le paysage, pays et visage : un point de vue écologique, Monuments historiques n° 192
  • Jules Saiman, L’humanité du visage, un aperçu de la pensée philosophique d’Emmanuel Lévinas, intervention
  • Régis Debray, Dieu, un itinéraire, éditions Odile Jacob
  • Jean Mottet, L’arbre dans le paysage, Champ vallon
  • Gaston Bachelard, L’air et les songes, Biblio
  • Augustin Berque, Cinq propositions pour une théorie du paysage, Champ vallon
  • François Jullien, La grande image n’a pas de forme, Seuil