Plus de 90% des humains ont la religion de leurs pères. La religion est fonctionnelle, autochtone, elle est du pays où elle habite, elle est un ciment social, elle perpétue un ordre social spécifique, elle est garante d’une morale. Les groupes sociaux ne tiendraient pas si des rituels n’affirmaient périodiquement que leurs membres fassent partie d’un ensemble.

Nombre de non-croyants et à fortiori d’athées expriment et pensent que les croyances sont injustifiées, une faiblesse de l’esprit, et que les gens ont négligé de prendre des mesures prophylactiques contre elles. Les Fang d’Afrique centrale pensent que les sorciers ont un organe interne supplémentaire, en forme d’animal, qui s’envole la nuit pour détruire les récoltes des gens ou empoisonner leur sang.

« Comment les gens peuvent-ils croire pareilles inepties » me direz-vous ?

Cette question est pertinente, mais s’applique à toutes les formes de croyance. Expliquer à un Fang que trois personnes sont en réalité une seule tout en étant trois personnes et que tous nos malheurs viennent de deux personnes dans un jardin qui ont mangé une pomme, le laisserait probablement pantois.

Autre antienne : « Les gens sont superstitieux, ils croient n’importe quoi ! Ils préfèrent les ovnis à la cosmologie scientifique, l’alchimie à la chimie, les légendes aux faits. Les idées religieuses sont simplistes, excitent l’imagination, demandent un moindre effort. Il est plus facile de se caler dans la tradition, d’absorber les idées du temps et du lieu que de les réfuter, etc. »

Certes, tout ceci est exact, mais un peu insuffisant cependant.

Pour un non-croyant, le problème avec nombre d’assertions religieuses, c’est qu’elles ne sont pas réfutables. Comment réfuter : « Dieu est présent partout et il sait tout ce que je fais ». ?

Pourtant les hommes ne sont pas si crédules et ne renoncent pas si facilement à leur sens critique. Toutes les assertions ne sont pas religieusement valides. Notre mécanique mentale filtre sur des critères précis.

Exemples : mon pouce gauche se transforme en fromage de brebis pendant mon sommeil, les flamands roses doivent aspirer régulièrement les odeurs de diesel pour survivre, il n’y a qu’un Dieu mais il n’existe que le samedi matin entre 9h 30 et midi.

Pour comprendre le mécanisme des assertions valides, en dehors de toute approche culturelle, nous pouvons appréhender le monde suivant quelques catégories ontologiques simples :

  • Les être vivants : personnes, animaux,
  • Les objets naturels tels qu’un arbre, une rivière, une montagne,
  • les objets artificiels tels qu’une chaise, une table, une statue.

Les concepts religieux valides incluent systématiquement pour un élément d’une catégorie ontologique des informations d’une autre catégorie ontologique.

Exemples : une personne sans corps, une table qui se déplace, une statue qui saigne, une montagne vivante…

Les concepts religieux doivent violer le principe intuitif. Que la grenouille se transforme en prince, c’est étonnant mais cela ne choque pas complètement le principe intuitif, il s’agit d’Êtres vivants, finalement assez proches. Mais si la même grenouille se transforme en statue, un arbre se souvient des conversations tenues sous ses branches, une montagne mange et digère des êtres vivants bouleversent le principe intuitif.

Dans le monde entier les mythes sont pratiquement toujours les mêmes, au-delà de leur contextualisation environnementale et culturelle.

On ne peut non plus expliquer la pérennité de la croyance uniquement pour des raisons de transmission culturelles et sociales, la religion de nos pères.

Les esprits individuels modifient et recombinent en permanence l’information. Les concepts sont en perpétuelle mutation et ne sont pas systématiquement auto-répliquant d’une génération à l’autre, d’un humain à l’autre. Pour preuve l’évolution permanente des croyances en quelques milliers d’années, leur rapprochement (judaïsme > chrétienté > islam ou brahmanisme > hindouisme > bouddhisme > shintoïsme) et la disparition de nombreux mythes.

Expliquer les croyances, c’est expliquer un type particulier d’épidémie mentale qui conduit les gens à développer (à partir d’informations variables) des idées et des concepts religieux assez semblables.

Expliquer les croyances, c’est tenter de répondre à une série de questions :

  • Pourquoi existe-t-il plus ou moins partout des religions ?
  • Pourquoi prennent-elles des formes variées ? Ces formes ont-elles des points communs ?
  • Pourquoi la religion a-t-elle tant d’importance pour les hommes ?
  • Pourquoi existe-t-il plusieurs religions plutôt qu’une seule ?
  • Pourquoi la religion prescrit-elle des rituels ?
  • Pourquoi les rituels sont-ils ce qu’ils sont ?
  • Pourquoi la religion persiste-t-elle face à des manières de penser le monde apparemment plus efficaces ?
  • Pourquoi la religion conduit-elle à tant d’intolérance et d’atrocités ?
  • Et enfin, mais pas à la fin, pourquoi les hommes croient-ils ?

Les cogniticiens, les anthropologues font des constatations essentielles sur le fonctionnement du cerveau humain :

  • Certains concepts sont plus faciles à mémoriser que d’autres.
  • Certains concepts mettent en branle plus facilement nos émotions.
  • Certains concepts interagissent avec notre esprit social.
  • Certains concepts sont représentés de façon telle qu’ils paraissent plausibles.

Or les concepts religieux font tout cela à la fois et réussissent mieux que les autres ; d’autant mieux qu’ils activent des capacités mentales que nous activerions, de toute façon, avec ou sans religion. Dans une approche extérieure, contemplative, de nombreuses personnes pensent que les concepts religieux sont nés et perdurent parce qu’ils disent aux hommes la façon dont le monde fonctionne : Dieu parce qu’il a créé le monde, les ancêtres pour représenter les âmes des défunts, la résurrection ou la réincarnation par peur de la mort, etc.

L’anthropologue Pascal Boyer dans «Et l’homme créa les dieux » pense le contraire. Les religions sont avant tout pratiques, elles existent en réponse à des besoins.

Les dieux et les esprits sont avant tout considérés comme des agents avec lesquels des interactions sont possibles, des « agents » à l’image des humains, qui interagissent avec eux.

Les humains sont d’ailleurs beaucoup moins intéressés à entrevoir le visage de Dieu dans les nuages, que par les indices de sa présence dans le monde : par le vent dans les feuilles, par la chute d’une branche, par le surgissement d’une source, par le débordement d’un fleuve ou le déchaînement de l’océan. Les dieux et les esprits sont bien là, autour d’eux. Des milliards de personnes dans le monde pensent que Jésus est présent parmi nous, que la vierge Marie est apparue à Lourdes, que l’ange Gabriel a dicté le Coran à Mahomet ou que Vishnou est vivant et descendra de sa demeure dans l’Himalaya sous la forme d’un nième avatar quand il le jugera nécessaire.

L’existence de Dieu est stratégique pour les humains et les humains pensent que Dieu ne se préoccupe que de ce qui est stratégique : Dieu sait si j’ai menti, si j’ai fauté ; aucun humain ne se préoccupe de savoir si Dieu sait ce qu’il y a dans son réfrigérateur.

La peur, le malheur, la peur du malheur sont les raisons principales pour lesquelles les hommes utilisent le concept de dieu(x), d’ancêtres ou d’esprits. Et quand arrive un malheur, les humains veulent comprendre et leurs croyances et leur religion sont là pour leur fournir une explication.

De même, ce n’est pas la religion qui fonde la moralité des hommes mais, inversement, leurs intuitions morales qui rendent les religions plausibles. Ce qui n’exclue pas que les Dieux soient aussi créateurs de lois. Mais les hommes ont généralement une connaissance très restreinte, très vague de la doctrine et de la loi. Combien d’entre vous sauraient maintenant lister dans l’ordre les 10 commandements, combien de chrétiens ont lu ou appris toute la Bible et le nouveau testament, de musulmans le Coran, d’hindouistes le Mahabharata (8000 pages), de bouddhistes, le canon pali…

Les vraies croyances se reconnaissent au fait que l’on se soucie peu de leur origine, de la façon dont elles se sont installées dans notre univers mental. Nous savons que le sel est blanc, sans nous soucier de savoir quelle en est la cause. Et pour un juif, un chrétien ou un musulman Dieu a donné à Moïse les tables de la loi. C’est ainsi. Les interrogations sur la provenance des croyances sont plutôt le fait de septiques. Comme je le relevais précédemment, pour ces derniers la croyance est une forme de négligence intellectuelle. Les gens qui croient en des agents surnaturels sont égarés par leurs émotions, ont subi un lavage de cerveau dans leur culture d’origine, manquent d’assurance pour mettre en doute la tradition, etc.

Il suffirait donc, pour se débarrasser des croyances :

  • de n’avoir dans son esprit que des idées claires et précises,
  • de n’accepter que des pensées cohérentes,
  • d’examiner les données concernant toute affirmation,
  • de ne retenir que des affirmations réfutables.

Mais est-ce suffisant ?

De grands scientifiques, de grands philosophes sont croyants et nombre d’entre vous qui êtes capables d’idées claires et précises, de pensées cohérentes, le sont également.

Le sceptique pense que son cerveau comporte un juge et un avocat, et que face à un concept religieux le juge et l’avocat discutent de la situation et tranchent.

Mais, est-il possible d’imaginer comment fonctionne notre cerveau ? Notre sous-sol mental n’est pas accessible, nous n’avons pas conscience des processus impliqués. Le contenu explicite de ce que nous appelons les croyances est souvent une tentative de justification et d’explication des intuitions implicites de notre sous-sol mental. Bien sûr, avec les progrès de la neuropsychologie, nous en apprendrons certainement davantage sur le fonctionnement du cerveau et sur les processus mentaux qui sous-tendent les « états religieux » : prière, contemplation, extase, transe, comparée à des tâches ennuyeuses comme éplucher des pommes de terre.

Mais ce genre d’études nous permettra-il de mieux comprendre le pourquoi des croyances et pourquoi elles sont ce qu’elles sont ?

La compréhension intuitive que les gens ont de Dieu ou des dieux quand ils sont croyants est basée sur des inférences, sur une opération mentale qui consiste à tirer une conclusion d'une série de propositions reconnues pour vraies.

  • Lorsqu’ils prient, ils activent leur communication verbale : « Mon Dieu que faut-il faire ? Aide-moi ! »
  • Quand ils promettent à Dieu de bien se conduire, ils activent leur système social : « je vais aider le voisin en difficulté, je ne serai plus désagréable avec mon collègue de bureau ».
  • Lorsqu’ils pensent que Dieu les observe et sait ce qu’ils font, ils mettent en œuvre leur psychologie intuitive ?
  • Quand ils pensent avoir mal agi et offensé Dieu, ils mettent en œuvre leur système émotionnel.
  • En relation avec leur Dieu(x), les hommes mettent en œuvre de façon simultanée ou concomitante tous ces systèmes mentaux. C’est une partie de la réponse à la question : « pourquoi les gens croient-ils ? ».

Des processus cognitifs très divers « conspirent » pour rendre les concepts religieux convaincants.

Le choix de la religion a-t-elle de l’importance ? Pas vraiment, dans le monde entier il suffit souvent de demander à quelqu’un la religion de ses parents pour savoir qu’elle est la sienne. Les chromosomes n’ont rien à voir avec cet état de fait. Les croyants considérant que cela va de soi et les non-croyants que ce fait est dénué de toutes pertinences.

Si certains non-croyants pensent que les croyants sont dénués de pertinence, ces derniers pensent en revanche que la vision matérialiste des non croyants est déprimante et incomplète et que les approches religieuses offrent un point de vue beaucoup plus riche.

Une question « turlupine » nombre de sceptiques :

« Comment peut-on croire à des agents surnaturels, alors que la science existe ? »

Ceci ne me paraît pas être un bon point de départ, ni l’agnosticisme un bon point d’arrivée, celui-ci me paraissant une façon d’être du côté du rationalisme tout en ménageant les possibles. D’ailleurs, rien ne prouve qu’il existe un objet qui serait « la religion » dans l’abstrait, c’est une réalité composite, pas plus qu’il n’existe un objet « science ».

Les religions se purifient, se débarrassent des superstitions (l’église catholique n’oblige pas à croire aux miracles de Lourdes par exemple), elles se préoccupent de science, cherchent à se rendre compatibles. Sera-ce viable ? Ce n’est pas certain, les « religions métaphysiques » qui ne se salissent pas les mains avec des préoccupations bassement humaines sont aussi vendables qu’un vélo sans roue. Les gens ont des pensées religieuses pour des raisons cognitives dans des contextes pratiques : la naissance, la maladie, la mort, etc. : la fécondation in-vitro, le paludisme, le sida, les cellules souches, la mort digne, etc.

Mais la science n’est pas pour autant l’alternative. Basée sur des suppositions qui s’avèrent souvent et rapidement fausses, elle créé de l’insécurité et mobilise sur le plan cognitif des systèmes très différents : valorisation personnelle, attrait esthétique, ingéniosité, qui la rendent aussi « anti-naturelle » que la religion est cognitivement « naturelle ».

Alors, quelle issue aux questions de l’existence ?

Jacques Derrida pense que « raison et religion ont une source commune, la responsabilité, parce que l’une et l’autre ouvrent à l’éthique ». Il nous faudra donc trouver comment apprendre à concilier les deux et prendre du plaisir à chercher cette lumière.

La lumière se dit phaôs en grec. Le même mot à l’accent près, phόs désigne aussi, chez Homère, l’homme, le héros, le mortel. Et l’étymologiste Chantraine note que phaôs est formé sur le radical sanscrit bha, qui signifie à la fois « éclairer, briller » et « expliquer, parler ».

Pratiquement dans le même mot, l’homme, la lumière et la parole !

« Claire dans la nuit, autour de la terre errante, [la] lumière d'ailleurs » (Parménide) .


FD

Bibliographie

Sans l’aide des ouvrages ci-dessous, certes choisis en fonction du sujet à traiter, ce texte n’aurait aucune existence. Pratiquement tout a été extrait des livres suivants :

  • Critique – Dieu - janvier-Février 2006 n° 704-705
  • Barbara Cassin : dieux, Dieu
  • Etienne Balibar : Note sur l'origine et les usages du terme monothéisme
  • Nicolas Weill : Le traumatisme amarnien ou l'origine de l'antisémitisme et du monothéisme
  • Philippe Borgeaud : Une rumeur bien entretenue. Le retour de(s) Dieul(x)
  • Olivier Boulnois : Dieu, raison ou religion ? Jacques Derrida, Foi et Savoir
  • Jean-Tuf Mation : L'irréductible
  • Cyrille Michon : Il nous faut bien un concept de Dieu
  • Quentin Meillassoux : Deuil à venir, dieu avenir
  • Barbara Stimuler : Réceptions de la mort de Dieu
  • Olivier Abel : Les temps de Dieu
  • André Gounelle, Le Dynamisme citateur de Dieu
  • Paul Ricœur, «Les Temps du texte»
  • Pascal Boyer – Et l’homme créa les dieux – folio essais
  • Julia Kristeva – Cet incroyable besoin de croire - Bayard
  • Derrida – cahier de l’Herne
  • Parménide - Poème – extrait XIV