Et quand on a face à soi la complexité et que l’on ne sait pas comment l’aborder, l’une des méthodes consiste à la découper en morceaux, à la décomposer en phénomènes simples, plus facilement analysables, à éliminer les détails non significatifs.
C’est la méthode que la science classique de Galilée et de Newton a utilisée et que l’on utilisera jusque dans les années 70, 1970. Isoler des phénomènes répétables donc attendus, d'une nature ordonnée, régis par des lois immuables et nécessaires, d'une harmonie toute mathématique. Éliminer les facteurs marginaux, les bruits incongrus, les remous inattendus. Et puis aussi cerner, délimiter les champs de l’étude. Il y aura donc la mathématique pour les uns, la physique, la chimie, la météorologie, etc. pour les autres.
Et, parce que l’homme est comme cela, se créeront des citadelles de savoir sans communication ! Des spécialistes fermés sur leurs connaissances et qui ne les mettent pas ou plus, en relation avec celles des autres. Ainsi Pierre et Marie Curie, chimistes de génie, chercheront très longtemps une explication chimique à l’énergie émise par la pechblende en tentant de la faire réagir avec d’autres métaux. L’explication n’était pas chimique mais physique et quand ils s’en aperçurent, ils découvrirent le radium.
Pour maîtriser la complexité, une autre méthode consistait également à considérer que l’évolution des systèmes, des phénomènes, est linéaire et tout entière inscrite dans une observation approfondie de leur présent. Compte-tenu des lois scientifiques connues et prouvées, on pensait pouvoir comprendre ce qui s’était passé antérieurement et ce qui logiquement, linéairement devait advenir. Mais cette méthode, efficace dans de très nombreux cas ne permet pas de tout comprendre, de tout expliquer. Alors, tout le reste était perçu comme trop complexe, chaotique et du au hasard ou à Dieu.
La révolution scientifique contemporaine propose une toute autre appréhension du monde. La prédiction n’est plus considérée comme linéaire. Les phénomènes peuvent être inattendus, incertains, voire chaotique ! Le détail n’est plus négligeable, il peut engendrer une réaction importante ; la complexité que l’on découpait en morceaux cohérents, en unités élémentaires pour mieux la maîtriser est considérée comme devant être approchée aussi dans sa globalité.
La sagesse populaire savait depuis longtemps l’importance du dernier grain de sable, de la dernière goutte d’eau. La science les considère aujourd’hui comme significatifs du comportement de la matière sable ou de la matière eau. Et avant même les battements d’ailes d’un papillon, le folklore racontait déjà qu’une petite perturbation peut prendre des proportions gigantesques :

« Faute de clou, le cheval perdit son fer.
Faute de fer, on perdit le cheval.
Faute de cheval, on perdit le cavalier.
Faute de cavalier, on perdit la bataille.
Faute de bataille, on perdit un royaume.
 »

Le raisonnement scientifique que l’on pensait tellement certain, tellement logique, tellement immuable, intègre maintenant des points de vue historiques, philosophiques, sociologiques, psychologiques, symboliques, des données subjectives.
Dès le siècle des Lumières, les approches d’un même sujet par Newton et par Goethe furent très différentes.
Newton expliquait que le prisme décomposait le faisceau de lumière blanche en un spectre de couleur et il définissait chacune des couleurs en fonction de leur longueur d’onde. Irréfutable. Le rouge a la longueur d’onde 700.
Goethe, qui abhorrait les mathématiques mais qui connaissait cependant la décomposition du faisceau lumineux en un spectre coloré, se demandait pourquoi le rouge était si difficile à cerner, quelles en étaient les limites vers l’orange, vers le marron, vers le jaune. Pourquoi une couleur de même longueur d’onde est-elle différente de loin ou de près, devant un bleu ou près d’un vert, dans une maison ou dans la nature, l’été ou l’hiver, à l’aube ou au crépuscule, au septentrion ou au midi.
Pour Newton, et aujourd'hui encore, pour la plupart des scientifiques, toute expérience physique doit être reproductible pour pouvoir être retenue, donc exister. Il n’était pas question d’accepter la subjectivité, le chaos de la perception, le brouillage des frontières entre ordre et désordre, entre aléatoire et certitude, entre déterministe et hasard, entre simple et complexe, entre stable et instable, entre local et global.
La conception classique a une idée de l’ordre que l’on retrouve dans ses lois, dans son sens de la proportionnalité entre cause et effet. Ainsi, tel larcin méritait un certain nombre de coups de bâton, tel crime le bagne ou la guillotine. Telle faute méritait telle punition et un battement d’ailes de papillon ne pouvait pas être cause du déclenchement d’une tornade. L’histoire de la remise en cause de cette pensée linéaire, réductionniste est en partie due à un météorologue Lorenz.
Quoi de plus simple que la rencontre de l’air et de l’eau dans le ciel et pourtant la turbulence des fluides est bien le phénomène le moins linéaire, le moins reproductible, le plus complexe, le plus chaotique qui soit. Newton, anglais, donc météorologiquement très concerné, ne prit pas en compte ces complexités climatiques. On pensait que le chaos, le désordre, la turbulence étaient un phénomène accidentel, extérieur, marginal et très regrettable.
Un jour de 1961, Lorenz entre dans sa machine les données qui doivent lui permettre de déterminer son bulletin météo des jours à venir. Les calculs furent interrompus avant la fin du processus pour des raisons mécaniques. Comme il avait pris du retard, il décida donc de les reprendre à leur début mais en éliminant les chiffres après la troisième décimale, pour gagner un peu de temps dans les calculs. Dans son esprit de scientifique classique, les chiffres après la troisième décimale ne pouvaient être qu’insignifiants.
Or une heure plus tard, quand il revint, il fut stupéfait de constater que l’élimination de ces valeurs infimes avait engendré très rapidement un graphique d’évolution de la prévision météorologique de plus en plus différent du graphique précédent.
Et à partir de là et d’autres études menées pendant les mêmes périodes ont s’aperçut que toutes ces valeurs infimes, ces battements d'ailes de papillon, que l’on avait toujours éliminés pouvaient déterminer des changements de cap essentiels dans l’évolution des phénomènes et permettre des compréhensions nouvelles.
Ne concluez pas en cela qu’il faille rejeter les prévisions météorologiques qui seront de plus en plus précises, exacts, ni les protocoles d’expérimentation qui sont indispensables pour isoler un phénomène, le comprendre et le reproduire. Mais acceptons cependant qu’une turbulence inattendue, ponctuelle, une fluctuation minuscule s’amplifie, provoque des changements d’orientation et modifie un phénomène, le climat par exemple, dans des proportions inattendues.

copyright Francis Deport

A ce moment du texte, je pense pouvoir tenter quelques réflexions personnelles, quelques transpositions.
Pour tous ceux qui souhaitent ne pas aller vers le simplisme, qui savent que la simplicité est complexe, qui n’aiment pas le réductionnisme de la pensée, cette approche scientifique est porteuse de promesses.
Ainsi, les événements du 11 septembre peuvent-elles être comprises (réduites ?) à un conflit Nord-Sud, ou à une guerre de civilisations, ou à un affrontement entre différents types de culture, ou à une guerre de religions, islam contre chrétienté. Sont-ils la conséquence des abus de la globalisation, ou des excès de la société libérale, ou de la différence de richesse entre les pays riches et les pays pauvres, ou de l’existence de plus 3 milliards de pauvres, ou du conflit israélo-palestinienne ? Sont-ils dus à la disparition de valeurs humaines essentielles, ou au droit d’ingérence humanitaire et de ses ambiguïtés, ou au refus du « modèle » occidental ?
Assumer toute cette complexité paraît bien difficile et combien sommes-nous qui ont encore du mal à comprendre les causes de la guerre des Balkans, des massacres entre Hutus et Tutsis, pour prendre des exemples récents.
Il est plus facile de s’arrêter sur une cause possible, l’Islam par exemple ; ou les Roms, ou l'Autre. De se dire que l’on est le bien, le progrès, la démocratie, lors que l’autre est le mal, la régression, l’intolérance.
Assumer la complexité est inconfortable, déstabilisant.
Une représentation non dogmatique de la couleur rouge combinera donc la connaissance de sa longueur d’onde, le lieu, la lumière du moment, les couleurs environnantes, la culture de celui qui regarde et toutes ces caractérisations, ces interactions seront acceptées comme partielles et subjectives.
Les êtres humains, je voudrais les aborder et les comprendre dans toutes leurs composantes, dans leur histoire, leur trajectoire, leur parcours, en n’isolant pas l’observation que j’en fais à un instant donné. En n’oubliant pas que ce que ce que je vois et comprends d’eux n’est pas exhaustif, que mon champ de vision est limité à ma propre focale et que mon regard ne peut tout voir.
Dans une approche non linéaire, nous voudrions les aimer sans découper en tranches la réalité de leur être, en fonction de nos envies ou de nos répulsions, du niveau de notre tolérance, du degré de notre générosité. Accepter que l'Autre est inattendu, comme le climat le sera toujours à court terme et n’importe quelle autre prévision à le long terme.
La théorie du chaos nous dit qu’une observation a un instant donné ne dit rien de la turbulence constatée. Qu’il faut connaître le point de départ du déclenchement du chaos, les étapes de l’évolution du phénomène, que la moindre perturbation peut tout modifier et que l’état final est difficile à prévoir. Une démarche qui privilégie la synthèse plus que l’analyse.
Au niveau social, de l’organisation de la société, le déterminisme engendrerait la stabilité qui permettrait le développement. Et génère des rigidités qui peuvent rendre difficiles l'adaptation aux changements, nuire à l’apprentissage, à la créativité...L’araignée dont les huit pattes sont indépendantes, autonomes, est capable de progresser quelle que soit la nature du terrain.
Est-ce un changement de paradigme ? Tout un ensemble de notions, de conceptions, de valeurs, de croyances qui nous servent de grille d’analyse et de référence sont en évolution, modifie notre vision précédente du réel.
Au 17ème siècle, il ne fut pas simple d'accepter que la terre tourne autour du soleil et non l’inverse, d'accepter la fin de notre vision anthropocentrique de l’univers et de nos croyances.
Les événements du 11 septembre sont une tragédie humaine non mesurable, choquante et douloureuse. Au regard des milliers d’années de l’histoire humaine, des 6 milliards d’hommes qui vivent aujourd’hui sur terre, du nombre d’entre eux, de tous âges, qui vivent et meurent chaque jour dans des conditions inacceptables, ces évènements sont un battement d’ailes de papillon, une illustration de la théorie du chaos. Nous savons maintenant que les conséquences des événements du 11 septembre seront sans commune mesure avec l’effondrement de deux tours et la mort de six mille personnes. Nous savons déjà qu’une tornade immense s'est formée et s’amplifie, qu’elle a et qu'elle aura des conséquences humaines, économiques, politiques, religieuses, culturelles considérables et pour très longtemps. Baudrillard dans un article du Monde du 3/11/01 parle même de quatrième guerre mondiale.
Et, il est d’autres exemples.
L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo en 1914, qui fut, non pas la cause, mais l’origine du déclenchement de la 1ére guerre mondiale et dont les conséquences sont encore visibles un siècle plus tard.
Le roi Louis XVI est arrêté a Varennes grâce à un homme qui le reconnaît d'après l'effigie du roi sur une pièce de monnaie.
A partir de quel événement infime, le cœur part-il dans la turbulence et la fibrillation ventriculaire jusqu’à la crise cardiaque après des milliards de battement cohérents ?
Qu’est-ce qui fit que ce lundi d’octobre 1987 et pas un autre, les cotations boursières s’effondrèrent sur toute la planète ?
Quel incident et quel concours de circonstances déclenchèrent un jour précis la chute du rideau de fer et de l’empire soviétique ?
Mais les battements d’ailes de papillons ne déclenche pas toujours des tornades. Et s’ils en provoquent, celles-ci ne sont pas nécessairement catastrophiques. Il peut même être encourageant de penser que l’une de nos actions citoyennes, syndicales, politiques, sociales, artistiques, etc., même infinitésimale, peut permettre d’enclencher quelques tempêtes utiles. Alors une nouvelle question se pose, ce chaos n’est-il que désordre, qu’anarchie ?
Pas si simple ! Alors que l’excès d’ordre peut générer le désordre, on s’est aperçu que l’évolution d’une situation ordonnée en une situation chaotique ne dure pas toujours et que le retour à un certain ordre est parfois possible à plus ou moins long terme. Le chaos contient ses propres facteurs d’ordre et d’équilibre.
Le chaos n’est pas chaotique. On peut même parler de chaos déterministe. Étonnant non ?
Mais quel est ce phénomène régulateur caché sous le chaos, sous l’anarchie apparente et qui doit nécessairement exister pour permettre le retour à un nouvel ordre ? On le nomme attracteur étrange.
Ce sont ces attracteurs étranges qui font que la fumée d’une cigarette qui s’élève, dessine toujours d’étranges volutes.
Ce sont aussi ces attracteurs qui feront que le battant d’une cloche oscillera toujours en traçant le même type de figure, un huit plus ou moins ouvert.
Vous me direz que tout cela n’a rien à voir avec le chaos, mais avec la force mise initialement dans le lancer du balancier, avec la force d’attraction terrestre et avec le frottement de l’air. C’est exact, mais ce n’est pas suffisant. Ainsi, si j’introduis une très importante perturbation : j’empoigne le balancier, je le lance en le faisant tournoyer par exemple et frapper la cloche très violemment, que se passe t-il ?
Et bien très vite après mon intervention, l’attracteur étrange pourra être constaté. Le balancement en forme de huit se remettra en place.
Le chaos contient donc en lui-même ses propres facteurs d’équilibre et d’ordre, sa propre cohérence.
L’étrangeté et la difficulté de comprendre ces attracteurs laissent, bien sur, la place à toutes sortes de supputations philosophico-religieuses. Comme à chaque fois que l’homme constate un fait qu’il ne comprend pas ou qu’il n’explique pas, il met en œuvre sa pensée magique. Et déjà des fanatiques du chaos arrivent, expliquant tout grâce à cette théorie, en contradiction complète avec ce qu’elle énonce.
Est-il une analogie humaine comprendre ces attracteurs étranges ? Pour sortir de la dépression ou y échapper par exemple, nos attracteurs étranges sont peut-être l’amour, la présence de ceux que nous aimons, notre utilité au monde, notre volonté d’y participer, certaines de nos valeurs qui finissent par redonner de l’équilibre au déséquilibre.
Je ne ferai pas le tour de ce que j'ai cru comprendre de la théorie du chaos, ce n’est pas complètement mon propos et il y aura peut-être un autre temps pour parler de la représentation mathématique et graphique de ces attracteurs et des fractales.
Je propose quelques éléments provisoires  :
  • Les actions même infimes en provoquant des changements de cap peuvent permettre le déclenchement de phénomènes importants.
  • Tout événement, pour être compris, doit pouvoir être approché dans sa complexité. Mais nous n’avons pas nécessairement la focale nécessaire.
  • S’imaginer pouvoir comprendre toute la complexité d’un être c’est croire que ma propre complexité est plus grande et peut intégrer toute la sienne, ce qui est irréaliste et très prétentieux.
  • Faire un pas de côté peut changer ma vision des choses.
  • L’équilibre fige, rigidifie. Le non-équilibre implique une nécessité d’organisation et de créativité pour y faire face.
  • S’attacher à la synthèse plus qu’à l’analyse, tout en étant conscient que cette assertion est peu ou prou en contradiction avec l’idée que les questions sont parfois plus intéressantes que les réponses.
  • Nous libérer de la pensée magique qui nous dit : « ferme les yeux, tout cela n’est qu’un mauvais rêve » ou « je compte jusqu’à 123 et si un hippopotame passe devant moi d’ici là, je gagnerai au loto la semaine prochaine ».
A condition de ne pas habiter à côté du zoo de Douai-la-Fontaine, bien sur !