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dimanche, 25 mars 2012

Camus

Camus

Un de mes amis disparaissait il y a quelques mois. Né à Alger, il était un grand admirateur de Camus dont il avait lu tous les livres. Début janvier, j'ai écrit puis lu, pour lui, ce petit texte.
________________

Comment parler de Camus, de l'Algérie, de 1962, de l'exil, moi né dans le froid, en décembre, en Bourgogne. Comment dire la chaleur écrasante qui tombe à midi dans les ruelles de la médina, « l’ombre d’un homme qui marche au soleil… » 1, les voix chantantes des femmes qui s’interpellent d'une maison l'autre, la musique francarabe de Blond Blond, de Reinette l'Oranaise ou de Lili Boniche qui emplit les cours, les murmures du oud.
Je n'ai pas respiré ces odeurs de paprika, de cumin, de ras el hanout, de harissa, d'huile d'olive qui font violemment resurgir la mémoire.
Que sais-je du goût des sardines grillées dans le kanoun, de la finesse du couscous lentement roulé dans les paumes, des pâtes fraîches qui sèchent sur les terrasses.
Et les cris des enfants arabes, kabyles, français, espagnols, musulmans, juifs, chrétiens jouant ensemble.

Camus :
« C’était encore les oliviers, les linges bleus du ciel entre les branches, et l’odeur des lentisques le long des prés roussis où séchaient des étoiles violettes, jaunes, rouges (…)
Depuis la baie à la courbe parfaite tout en bas, une sorte d’élan brassait les herbes et le soleil, et portait les pins et les cyprès, les oliviers poussiéreux et les eucalyptus jusqu’au pied de la maison. Au cœur de cette offrande fleurissaient, suivant les saisons, des églantines blanches et des mimosas, ou ce chèvrefeuille qui des murs de la maison laissait monter ses parfums les soirs d’été. Linges blancs et toits rouges, sourires de la mer sous le ciel épinglé sans un pli d’un bout à l’autre de l’horizon, la Maison devant le Monde braquait ses larges baies sur cette foire des couleurs et de lumières. Mais, au loin, une ligne de hautes montagnes violettes rejoignait la baie par sa pente extrême et contenait cette ivresse dans son destin lointain.
» 2
« Ce pays est sans leçon. Il ne promet ni ne fait entrevoir. Il se contente de donner, mais à profusion. Il est tout entier livré aux yeux et on le connaît dès l’instant où l’on en jouit. » 3

J'ai le même âge que mon ami disparu.
C'était début 1960, je venais d'avoir treize ans et j'entendis parler de Camus pour la première fois. La voiture dans laquelle il se trouvait fit une inexplicable embardée à quelques kilomètres de chez moi ; le village bruissait de cette nouvelle, Camus, prix Nobel de littérature, est mort. Le lendemain, L'Yonne républicaine, le journal local, fut ma première rencontre avec Albert Camus.
Né en Algérie, près de Constantine, en 1913. La famille de son père est originaire du bordelais ; il est tué au début de la guerre de 1914 ; de son père, Camus ne connaîtra que quelques photographies et une anecdote significative : son dégoût devant le spectacle d'une exécution capitale.

Camus :
« Vous n’avez jamais vu fusiller un homme ? Non, bien sûr, cela se fait généralement sur invitation et le public est choisi d’avance. Le résultat est que vous en êtes resté aux estampes et aux livres. Un bandeau, un poteau, et au loin quelques soldats. Eh bien non ! Savez-vous que le peloton des fusilleurs se place au contraire à un mètre cinquante du condamné ? Savez-vous que si le condamné faisait deux pas en avant, il heurterait les fusils avec sa poitrine ?
Savez-vous qu’à cette courte distance, les fusilleurs concentrent leur tir sur la région du cœur, et qu’à eux tous, avec leurs grosses balles, ils y font un trou où l’on pourrait mettre le poing ? Non, vous ne le savez pas parce que ce sont là des détails dont on ne parle pas. Le sommeil des hommes est plus sacré que la vie pour les pestiférés. On ne doit pas empêcher les braves gens de dormir. Il y faudrait du mauvais goût, et le goût consiste à ne pas insister, tout le monde sait ça. Mais moi je n’ai pas bien dormi depuis ce temps là. Le mauvais goût m’est resté dans la bouche et je n’ai pas cessé d’insister, c'est-à-dire d’y penser.
» 4
La mère d'Albert Camus était originaire de Minorque en Espagne ; quasi sourde elle ne saura jamais ni lire ni écrire et comprenait son interlocuteur en lisant sur ses lèvres.

Camus :
« Il y avait une fois une femme que la mort de son mari avait rendue pauvre avec deux enfants. Elle avait vécu chez sa mère, également pauvre, avec un frère infirme qui était ouvrier. Elle avait travaillé pour vivre, fait des ménages, et avait remis l'éducation de ses enfants dans les mains de sa mère. Rude, orgueilleuse, dominatrice, celle-ci les éleva à la dure ». 5
À l'école communale, il est remarqué par son instituteur, Louis Germain, qui lui donne des leçons gratuites et l'inscrit à onze ans sur la liste des candidats aux bourses, malgré la défiance de sa grand-mère qui souhaitait qu'il gagnât sa vie au plus tôt. Camus gardera une grande reconnaissance à Louis Germain et lui dédiera son discours de prix Nobel.

Camus :
« A personne en tout cas, au lycée, il ne pouvait parler de sa mère et de sa famille. A personne dans sa famille il ne pouvait parler du lycée. » 6
J'ai retrouvé Camus quelques années plus tard ; j'avais 16 ans et j'étais pensionnaire dans un lycée technique. Mon professeur de français avait été rappelé pour aller en Algérie, les journaux étaient remplis des discours de De Gaulle, des attentats de l'OAS ; des arabes avaient été massacrés à Charonne, j'étais gaulliste héréditaire à la maison mais proche de mes copains fils de militants communistes au lycée. Nous étions sans doute beaucoup plus politisés que le sont aujourd'hui les jeunes du même âge. Nous commencions à lire.
A la rentrée de 1963, l'expression « pieds-noirs » survint dans notre vocabulaire en même temps qu'arrivait dans ma classe un grand adolescent brun qui nous effrayait. Il devint en quelques jours la réalité vivante de tout ce que nous lisions et entendions à la radio. Hurlant sa haine de De Gaulle qui les avait trahis, sa souffrance d'avoir été chassé de chez lui, d'être ici, dans le froid, dans la précarité. Nous avons tout perdu ne cessait-il de dire ; homme révolté, il nous fit vieillir de quelques années en quelques mois.

Camus :
« (…) il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité, à naître enfin comme homme pour ensuite naître encore d’une naissance plus dure, celle qui consiste à naître aux autres… » 7
« La pauvreté, d’abord, n’a jamais été un malheur pour moi : la lumière y répandait ses richesses. Même mes révoltes en ont été éclairées. Elles furent presque toujours, je crois pouvoir le dire sans tricher, des révoltes pour tous, et pour que la vie de tous soit élevée dans la lumière. Il n’est pas sûr que mon cœur fût naturellement disposé à cette sorte d’amour. Mais les circonstances m’ont aidé. Pour corriger une indifférence naturelle je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire ; le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout. Changer la vie, oui, mais non le monde dont je faisais ma divinité. » 8
Les livres se vendaient en poche et ne coûtaient rien.
Nous lisions Camus, La peste et L'étranger ; Sartre, L'âge de raison, Le mépris.
Nous étions des enfants de la fin de la guerre, La peste nous comprenions. Mais L'étranger nous était quasi incompréhensible, inaccessible. Meursault tue un arabe de cinq balles de revolver. Sans raison, j'étais accablé par la chaleur et le soleil, dit-il.

Camus :
« Meursault n’est pas du côté des juges, de la loi sociale, des sentiments convenus . Il existe comme une pierre ou le vent sous le soleil, qui eux, ne mentent jamais. Si vous envisagez le livre sous cet aspect vous y verrez une morale de la sincérité et une exaltation à la fois ironique et tragique de la joie du monde. Ce qui exclut l’ombre, la caricature expressionniste ou la lumière désespérée. » 9

Sartre me terrifiait, essentiellement le personnage de Daniel, pédéraste, méchant, lâche, un immondice qui n'arrivait pas à exister selon les mots de Sartre ; la scène pendant laquelle il veut noyer ses chats, mais n'y parvient pas, hantait mes cauchemars d'adolescent en quête de sens et d'existence.
Notre classe était coupée en trois. Les enfants de gaullistes, les enfants de communistes et ceux qui ne voulaient pas faire de politique. Les défenseurs de Camus, ceux de Sartre et ceux qui lisaient Mauriac ou Bazin. Je simplifie. Nous étions jeunes, sectaires, simplificateurs et très influençables – certains professeurs développaient leurs opinions en classe.
Sartre était le héros, le héraut, des enfants de communistes.
Au delà commençait la réaction, était le réactionnaire, injure suprême.
Peu leur importait que Camus soit de gauche, ait été un journaliste-résistant, ait participé au journal Combat, qu'il soit prix Nobel de littérature, ait lutté contre les discriminations qui frappaient les musulmans d'Algérie, contre les caricatures du « pied-noir » raciste et exploiteur, même s'il y en eut, refusât le terrorisme révolutionnaire. Il était pacifiste, libertaire, refusant le communisme stalinien. Il faut rappeler qu'à l'époque Sartre disait qu'un « anticommuniste était un chien ».
Camus déclarait en 1957, en Suède, lors de son voyage pour la remise de son prix Nobel : « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois aussi condamner un terrorisme qui est pratiqué aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui peut un jour frapper ma mère ou ma famille. Je crois en la justice, mais je défendrai ma mère avant de défendre la justice. »
Cette phrase nous faisait disserter pendant des heures, les camusiens affirmant qu'une société qui vous oblige à choisir entre votre mère et la justice n'est pas une société juste, défendable.
Sur cette phrase et sur les positions de Sartre qui restera communiste et aveugle jusqu'au bout - même après le Printemps de Prague de 1968, l'histoire a, semble-t-il tranché.
Je pense que mon ami aurait su mieux que moi dire l'importance de cet écrivain pour un enfant de l'Algérie, mais il aurait sans doute été étonné aussi de savoir combien cette histoire fut, ici, en écho, d'une grande importance, pour l'évolution, la compréhension du monde des adolescents de son âge.
Je vous propose d'écouter une chanson de Lili Bonniche : Alger, Alger.



F.D.
  1. Camus, in Le premier Homme
  2. Camus, in La mort heureuse
  3. Camus, in Noces, L'été à Alger
  4. Camus, La peste
  5. Camus, dans un brouillon de L'envers et l'endroit
  6. Camus, in Le premier Homme
  7. ibidem
  8. Camus, in L'envers et l'endroit
  9. Lettre d'Albert Camus à R. Hadrich, 1954

mardi, 5 janvier 2010

Camusien

Son ego cathodique ne lasse pas de m'énerver. Mais là, je reconnais apprécier ce texte de Michel Onfray paru dans Le Monde du 24 novembre 2009.

Monsieur le Président, devenez camusien !

Monsieur le Président, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être, si vous avez le temps. Vous venez de manifester votre désir d'accueillir les cendres d'Albert Camus au Panthéon, ce temple de la République au fronton duquel, chacun le sait, se trouvent inscrites ces paroles : "Aux grands hommes, la patrie reconnaissante". Comment vous donner tort puisque, de fait, Camus fut un grand homme dans sa vie et dans son œuvre et qu'une reconnaissance venue de la patrie honorerait la mémoire de ce boursier de l'éducation nationale susceptible de devenir modèle dans un monde désormais sans modèles.
De fait, pendant sa trop courte vie, il a traversé l'histoire sans jamais commettre d'erreurs : il n'a jamais, bien sûr, commis celle d'une proximité intellectuelle avec Vichy. Mieux : désireux de s'engager pour combattre l'occupant, mais refusé deux fois pour raisons de santé, il s'est tout de même illustré dans la Résistance, ce qui ne fut pas le cas de tous ses compagnons philosophes.1
De même, il ne fut pas non plus de ceux qui critiquaient la liberté à l'Ouest pour l'estimer totale à l'Est : il ne se commit jamais avec les régimes soviétiques ou avec le maoïsme.2
Camus fut l'opposant de toutes les terreurs, de toutes les peines de mort, de tous les assassinats politiques, de tous les totalitarismes, et ne fit pas exception pour justifier les guillotines, les meurtres, ou les camps qui auraient servi ses idées. Pour cela, il fut bien un grand homme quand tant d'autres se révélèrent si petits.
Mais, Monsieur le Président, comment justifierez-vous alors votre passion pour cet homme qui, le jour du discours de Suède, a tenu à le dédier à Louis Germain, l'instituteur qui lui permit de sortir de la pauvreté et de la misère de son milieu d'origine en devenant, par la culture, les livres, l'école, le savoir, celui que l'Académie suédoise honorait ce jour du prix Nobel ? Car, je vous le rappelle, vous avez dit le 20 décembre 2007, au palais du Latran : "Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé." Dès lors, c'est à La Princesse de Clèves que Camus doit d'être devenu Camus, et non à la Bible.
De même, comment justifierez-vous, Monsieur le Président, vous qui incarnez la nation, que vous puissiez ostensiblement afficher tous les signes de l'américanophilie la plus ostensible ? Une fois votre tee-shirt de jogger affirmait que vous aimiez la police de New York, une autre fois, torse nu dans la baie d'une station balnéaire présentée comme très prisée par les milliardaires américains, vous preniez vos premières vacances de président aux Etats-Unis sous les objectifs des journalistes, ou d'autres fois encore, notamment celles au cours desquelles vous avez fait savoir à George Bush combien vous aimiez son Amérique.
Savez-vous qu'Albert Camus, souvent présenté par des hémiplégiques seulement comme un antimarxiste, était aussi, et c'est ce qui donnait son sens à tout son engagement, un antiaméricain forcené, non pas qu'il n'ait pas aimé le peuple américain, mais il a souvent dit sa détestation du capitalisme dans sa forme libérale, du triomphe de l'argent roi, de la religion consumériste, du marché faisant la loi partout, de l'impérialisme libéral imposé à la planète qui caractérise presque toujours les gouvernements américains. Est-ce le Camus que vous aimez ? Ou celui qui, dans Actuelles, demande "une vraie démocratie populaire et ouvrière", la "destruction impitoyable des trusts", le "bonheur des plus humbles d'entre nous" (OEuvres complètes d'Albert Camus, Gallimard, "La Pléiade", tome II, p. 517) ?
Et puis, Monsieur le Président, comment expliquerez-vous que vous puissiez déclarer souriant devant les caméras de télévision en juillet 2008 que, "désormais, quand il y a une grève en France, plus personne ne s'en aperçoit", et, en même temps, vouloir honorer un penseur qui n'a cessé de célébrer le pouvoir syndical, la force du génie colérique ouvrier, la puissance de la revendication populaire ? Car, dans L'Homme révolté, dans lequel on a privilégié la critique du totalitarisme et du marxisme-léninisme en oubliant la partie positive - une perversion sartrienne bien ancrée dans l'inconscient collectif français... -, il y avait aussi un éloge des pensées anarchistes françaises, italiennes, espagnoles, une célébration de la Commune, et, surtout, un vibrant plaidoyer pour le "syndicalisme révolutionnaire" présenté comme une "pensée solaire" (t. III, p. 317).
Est-ce cet Albert Camus qui appelle à "une nouvelle révolte" libertaire (t. III, p. 322) que vous souhaitez faire entrer au Panthéon ? Celui qui souhaite remettre en cause la "forme de la propriété" dans Actuelles II (t. III, p. 393) ? Car ce Camus libertaire de 1952 n'est pas une exception, c'est le même Camus qui, en 1959, huit mois avant sa mort, répondant à une revue anarchiste brésilienne, Reconstruir, affirmait : "Le pouvoir rend fou celui qui le détient" (t. IV, p. 660). Voulez-vous donc honorer l'anarchiste, le libertaire, l'ami des syndicalistes révolutionnaires, le penseur politique affirmant que le pouvoir transforme en Caligula quiconque le détient ?
De même, Monsieur le Président, vous qui, depuis deux ans, avez reçu, parfois en grande pompe, des chefs d'Etat qui s'illustrent dans le meurtre, la dictature de masse, l'emprisonnement des opposants, le soutien au terrorisme international, la destruction physique de peuples minoritaires, vous qui aviez, lors de vos discours de candidat, annoncé la fin de la politique sans foi ni loi, en citant Camus d'ailleurs, comment pourrez-vous concilier votre pragmatisme insoucieux de morale avec le souci camusien de ne jamais séparer politique et morale ? En l'occurrence une morale soucieuse de principes, de vertus, de grandeur, de générosité, de fraternité, de solidarité.
Camus parlait en effet dans L'Homme révolté de la nécessité de promouvoir un "individualisme altruiste" soucieux de liberté autant que de justice. J'écris bien : "autant que". Car, pour Camus, la liberté sans la justice, c'est la sauvagerie du plus fort, le triomphe du libéralisme, la loi des bandes, des tribus et des mafias ; la justice sans la liberté, c'est le règne des camps, des barbelés et des miradors. Disons-le autrement : la liberté sans la justice, c'est l'Amérique imposant à toute la planète le capitalisme libéral sans états d'âme ; la justice sans la liberté, c'était l'URSS faisant du camp la vérité du socialisme. Camus voulait une économie libre dans une société juste. Notre société, Monsieur le Président, celle dont vous êtes l'incarnation souveraine, n'est libre que pour les forts, elle est injuste pour les plus faibles qui incarnent aussi les plus dépourvus de liberté.
Les plus humbles, pour lesquels Camus voulait que la politique fût faite, ont nom aujourd'hui ouvriers et chômeurs, sans-papiers et précaires, immigrés et réfugiés, sans-logis et stagiaires sans contrats, femmes dominées et minorités invisibles. Pour eux, il n'est guère question de liberté ou de justice... Ces filles et fils, frères et soeurs, descendants aujourd'hui des syndicalistes espagnols, des ouvriers venus d'Afrique du Nord, des miséreux de Kabylie, des travailleurs émigrés maghrébins jadis honorés, défendus et soutenus par Camus, ne sont guère à la fête sous votre règne. Vous êtes-vous demandé ce qu'aurait pensé Albert Camus de cette politique si peu altruiste et tellement individualiste ?
Comment allez-vous faire, Monsieur le Président, pour ne pas dire dans votre discours de réception au Panthéon, vous qui êtes allé à Gandrange dire aux ouvriers que leur usine serait sauvée, avant qu'elle ne ferme, que Camus écrivait le 13 décembre 1955 dans un article intitulé "La condition ouvrière" qu'il fallait faire "participer directement le travailleur à la gestion et à la réparation du revenu national" (t. III, p. 1059) ? Il faut la paresse des journalistes reprenant les deux plus célèbres biographes de Camus pour faire du philosophe un social-démocrate...
Car, si Camus a pu participer au jeu démocratique parlementaire de façon ponctuelle (Mendès France en 1955 pour donner en Algérie sa chance à l'intelligence contre les partisans du sang de l'armée continentale ou du sang du terrorisme nationaliste), c'était par défaut : Albert Camus n'a jamais joué la réforme contre la révolution, mais la réforme en attendant la révolution à laquelle, ces choses sont rarement dites, évidemment, il a toujours cru - pourvu qu'elle soit morale.
Comment comprendre, sinon, qu'il écrive dans L'Express, le 4 juin 1955, que l'idée de révolution, à laquelle il ne renonce pas en soi, retrouvera son sens quand elle aura cessé de soutenir le cynisme et l'opportunisme des totalitarismes du moment et qu'elle "réformera son matériel idéologique et abâtardi par un demi-siècle de compromissions et (que), pour finir, elle mettra au centre de son élan la passion irréductible de la liberté" (t. III, p. 1020) - ce qui dans L'Homme révolté prend la forme d'une opposition entre socialisme césarien, celui de Sartre, et socialisme libertaire, le sien... Or, doit-on le souligner, la critique camusienne du socialisme césarien, Monsieur le Président, n'est pas la critique de tout le socialisme, loin s'en faut ! Ce socialisme libertaire a été passé sous silence par la droite, on la comprend, mais aussi par la gauche, déjà à cette époque toute à son aspiration à l'hégémonie d'un seul.
Dès lors, Monsieur le Président de la République, vous avez raison, Albert Camus mérite le Panthéon, même si le Panthéon est loin, très loin de Tipaza - la seule tombe qu'il aurait probablement échangée contre celle de Lourmarin... Mais si vous voulez que nous puissions croire à la sincérité de votre conversion à la grandeur de Camus, à l'efficacité de son exemplarité (n'est-ce pas la fonction républicaine du Panthéon ?), il vous faudra commencer par vous.
Donnez-nous en effet l'exemple en nous montrant que, comme le Camus qui mérite le Panthéon, vous préférez les instituteurs aux prêtres pour enseigner les valeurs ; que, comme Camus, vous ne croyez pas aux valeurs du marché faisant la loi ; que, comme Camus, vous ne méprisez ni les syndicalistes, ni le syndicalisme, ni les grèves, mais qu'au contraire vous comptez sur le syndicalisme pour incarner la vérité du politique ; que, comme Camus, vous n'entendez pas mener une politique d'ordre insoucieuse de justice et de liberté ; que, comme Camus, vous destinez l'action politique à l'amélioration des conditions de vie des plus petits, des humbles, des pauvres, des démunis, des oubliés, des sans-grade, des sans-voix ; que, comme Camus, vous inscrivez votre combat dans la logique du socialisme libertaire...
A défaut, excusez-moi, Monsieur le Président de la République, mais je ne croirai, avec cette annonce d'un Camus au Panthéon, qu'à un nouveau plan de communication de vos conseillers en image. Camus ne mérite pas ça. Montrez-nous donc que votre lecture du philosophe n'aura pas été opportuniste, autrement dit, qu'elle aura produit des effets dans votre vie, donc dans la nôtre. Si vous aimez autant Camus que ça, devenez camusien. Je vous certifie, Monsieur le Président, qu'en agissant de la sorte vous vous trouveriez à l'origine d'une authentique révolution qui nous dispenserait d'en souhaiter une autre.
Veuillez croire, Monsieur le Président de la République, à mes sentiments respectueux et néanmoins libertaires.


Michel Onfray est philosophe.
LE MONDE | 24.11.09 | 14h05

1. Monsieur Heidegger bonjour !
2. Monsieur Solers bonjour !